«Madame Huppert est-elle déjà là?», jette-t-on à la réception de l'hôtel où le rendez-vous est fixé, fiévreux comme si on allait entrer en scène. «Elle vous attend au bar», réplique le concierge de cet établissement parisien distingué mais pas m'as-tu-vu du VIe arrondissement. A peine entré, on la distingue dans un coin de la salle, lunettes fumées, col roulé bleu. Une étudiante, pense-t-on. «Si elle n'avait pas été actrice, elle aurait sans doute été philosophe», notait début mars un journaliste du quotidien anglais le Times dans le portrait qu'il lui consacrait.

«Je viens d'arriver, ne vous inquiétez pas.» Isabelle Huppert, svelte comme à 20 ans, se fondrait presque dans ce décor qui lui ressemble, raffiné et modeste. «Eau plate», commande-t-on. Dans la quiétude de cette fin de matinée, difficile d'imaginer la folie vespérale qu'a vécue pendant près de deux mois sur scène l'actrice chère à Claude Chabrol. Chaque soir, aux Ateliers Berthier, elle a épousé la cause d'Hedda Gabler, héroïne d'Henrik Ibsen, sous les ordres d'Eric Lacascade, metteur en scène qu'elle a elle-même sollicité, tant sa manière de trancher dans les classiques la passionnait. Chaque soir, elle a été cette fille de général, mariée avec un historien pantouflard qu'elle méprise, hantée par le ténébreux Lövborg, le seul homme peut-être qu'elle ait aimé, captive d'un petit monde qu'elle exècre. Elle s'est surtout livrée au feu, brûlant tout autour d'elle, à commencer par l'unique exemplaire du chef-d'œuvre de Lövborg, avant de se donner la mort.

Cette Hedda a valu à Isabelle Huppert ce titre admiratif sous la plume d'un confrère: «Hedda Huppert joue Ibsen». Interprétation vertigineuse, donc. Au théâtre, l'actrice de La Pianiste sidère toujours. Inoubliable, par exemple, sa silhouette cavalière et androgyne dans Orlando de Virginia Woolf relu au millimètre près par Bob Wilson au Théâtre de Vidy en 1993. Inoubliable encore son cri de lionne éventrée, déchirant le ciel d'Avignon en 2000: elle y incarnait, au cœur du Palais des Papes, Médée, dans la mise en scène de Jacques Lassalle. Inoubliable enfin son soliloque sur la crête de la folie dans 4.48 Psychose, deux heures de vigilance et d'abandon immobile au service d'un texte de l'Anglaise Sarah Kane, monté par Claude Régy et accueilli à la Comédie de Genève en 2002. A la veille de retrouver Hedda, dès dimanche au Bâtiment des forces motrices à Genève, dans le cadre de la saison de la Comédie, elle évoque ses passions théâtrales.

Samedi Culturel: Après une semaine de pause, vous renouez avec Hedda. Comment vivez-vous cette transition entre deux séries de représentations?

Isabelle Huppert: Arrêter, c'est un manque. Oui, c'est le mot qui me vient: manque. C'est d'ailleurs plus fort qu'au cinéma. Lorsqu'on sort d'un tournage, on sait que le fil n'est pas rompu: au temps de l'expression succédera celui de l'impression sur la pellicule. Alors qu'au théâtre, c'est irrémédiable. Dans le cas présent, sachant que je vais reprendre la pièce, je ne peux m'affranchir du personnage. Je n'y pense pas, mais il repose dans un coin de mon esprit. J'ai hâte de le retrouver.

– De Jeanne d'Arc que vous aviez jouée pour Claude Régy à Médée, d'Orlando à Hedda, vous n'êtes attirée que par des figures irréductibles à une psychologie commune. N'y a-t-il que ces personnages qui vous passionnent?

– Je ne sais pas s'ils sont irréductibles. Mais c'est ce que j'en fais. Il y a plusieurs manières de représenter Hedda. On peut certes en faire une calculatrice, une perverse ou une rebelle. Or elle est rien et tout de ça. Il y a quelque chose en elle d'indécidable, et c'est ce que j'aime. Je veux la maintenir dans un équilibre du déséquilibre. Pour qu'elle soit vraiment mouvante et fragile.

– Et le lien entre ces héroïnes, comment le définiriez-vous?

– Moi, j'aime tracer une ligne entre les personnages que je joue. Et les réunir dans un espace qui peut paraître familier. Je suis leur lien. D'ailleurs Hedda renvoie à des figures jouées chez Claude Chabrol notamment. Emma Bovary bien sûr. C'est sa cousine. Sauf qu'Hedda reste à la lisière de la vie, comme confinée dans une austérité nordique, alors qu'Emma connaît la volupté.

– D'Hedda, certains critiques disent qu'on ne peut l'aimer…

– Je ne me demande pas si je l'aime ou pas. Je la ressens. C'est tout le sens du travail que nous avons effectué avec Eric Lacascade, dont l'adaptation de la pièce est géniale à jouer. Nous faisons de l'héroïne une figure d'identification. On est au-delà de l'amour et de la haine. On se reconnaît dans sa capacité à aimer et à haïr. L'empathie est au-delà de la sympathie et de l'antipathie. C'est ce genre de mouvement que nous cherchons à susciter.

– Qu'admirez-vous chez Hedda?

– Je l'admire de me donner la possibilité de passer par une multitude d'états. J'admire surtout Ibsen de nous offrir un tel champ d'exploration. Je n'imaginais pas que cette pièce pouvait m'emmener si loin.

– Le moment qui vous touche le plus dans le spectacle?

– C'est peut-être la scène où Hedda retrouve Lövborg, amour de jeunesse. Elle feuillette avec lui un album de photos, qui sont celles de son voyage de noces avec un mari qui l'ennuie, et ce moment en rappelle un autre: un tête-à-tête adolescent, amoureux mais chaste, avec ce même Lövborg. Dans cette séquence, il y a toute la complexité de l'amour selon Ibsen, sa fragilité, sa violence. Et le rappel de cette fatalité propre à Hedda: l'interdit sexuel. Ce qu'elle se reproche, c'est de ne pas avoir couché jadis avec Lövborg.

– Hedda est donc une victime?

– Disons qu'elle correspond à un stade de la réflexion d'Ibsen sur la femme. Pour s'accomplir, celle-ci ne saurait devenir Lou Andreas Salomé, modèle d'indépendance, mais servir de compagne à un génie. Ibsen, qui écrit en 1890 cette pièce, n'a pas encore dépassé certains préjugés. Hedda est tiraillée entre une force émancipatrice qui parcourt la fin du XIXe et une quête de l'amour et de la beauté presque nervalienne.

– Depuis quinze ans vous revenez régulièrement au théâtre. Pourquoi?

– Le théâtre, c'est du plaisir. C'est un plaisir extraordinaire d'être sur scène. C'est une sensation incroyable. Au début, j'éprouvais ce bonheur dans la difficulté: il me fallait plusieurs représentations avant d'y accéder. A présent, il est immédiat.

– Mais vous passez par des états terribles sur scène. «Hedda Gabler» finit sur un suicide. Comment se sent-on chaque soir à la sortie d'une telle traversée?

– Mais j'en sors très heureuse! Pour des acteurs, ce genre de performance n'est pas mystérieux. Je suis comme une coureuse sur la piste à la fin d'un 800 mètres. Notre plaisir est mental et physique. Le plaisir naît de l'exploit physique. C'est cette plénitude du corps qui est extraordinaire, ce d'autant qu'elle se double d'une aventure mentale. Jouer Hedda, c'est totalement libérateur.

– De Médée à Hedda, en passant par la prose de Sarah Kane qui s'est suicidée à 28 ans, vous privilégiez des femmes en colère. Vous considérez-vous comme une actrice engagée?

– Je ne sais pas si on peut parler d'engagement. A moins que cela ne soit intrinsèque à la scène. Pourquoi le théâtre est-il aujourd'hui si vif, si vital? Parce qu'il est synonyme d'engagement. Il indique le monde, il le met en jeu. C'est sa force.

– Comme Hedda, aspirez-vous, en tant qu'artiste, à la beauté?

– Je ne me considère pas comme une artiste. Surtout pas. Je ne suis pas en quête de beauté, mais de vérité. J'essaie d'aller du côté de la vérité, de la connaissance.

Hedda la destructrice est-elle l'héroïne énigmatique par excellence? Si Hedda est une énigme, tout le monde l'est. En ce sens, elle n'est pas une énigme. Ou alors elle l'est au même titre que vous et moi. Et c'est ça qui est passionnant.

– On vous dit grande lectrice, vos films sont souvent inspirés d'œuvres littéraires, à l'image de «Gabrielle», que vous avez tourné cet été pour Patrice Chéreau d'après une nouvelle de Joseph Conrad. Quelle place occupent les livres dans votre vie?

– Mais je lis très peu. Tout le monde dit que je lis beaucoup, mais ce n'est pas vrai.

– Vous êtes modeste…

– Un petit peu. Mais pas tant que ça. Quand je joue, je ne lis plus. Parce que le théâtre vampirise le cerveau. La journée est tournée vers la représentation: dès le milieu de l'après-midi, je concentre mon énergie en vue du soir.

– Qu'est-ce qui est déterminant au moment d'accepter un rôle?

– Au théâtre comme au cinéma, c'est le metteur en scène. Je ne me mets pas entre les mains de n'importe qui. Dans le cas des Sœurs fâchées, premier film d'Alexandra Leclère, j'ai aimé la cruauté et la drôlerie du rôle. Ce qui ne me fait pas peur, c'est l'immoralité de mes rôles.

– Que voulez-vous dire?

– Au théâtre, on ne remet pas en question un personnage comme Médée ou Hedda. Au cinéma domine souvent une forme de moralisme. Je ne compte plus les fois où on m'a demandé: «Pourquoi jouez-vous si souvent des personnages antipathiques?» Cette question est moralisatrice. Or, c'est cette «antipathie» qui m'engagerait à m'en emparer. J'ai beaucoup de mal à jouer un personnage consensuel.

Hedda Gabler, Genève, Bâtiment des forces motrices, place des Volontaires 2, du 13 au 20 mars (Rens. 022/320 50 01)