Paul Nizon, une vie enchaînée

à l’écriture, jour après jour

L’écrivain bernois adopté par la France publie, avec «Faux Papiers», le cinquième volume d’un journal conduit comme une réflexion sur le métier d’écrire

Genre: Journal
Qui ? Paul Nizon
Titre: Faux PapiersJournal 2002-2010
Trad. de l’allemand par Matthieu Dumont
Chez qui ? Actes Sud, 426 p.

Paul Nizon fait partie de ces écrivains qui font de leur vie le matériau de leur œuvre, et qui distillent ensuite ce matériau en art. Le Journal est le creuset où s’effectue cette alchimie. Tous les dix ans, il en extrait l’essentiel par un rigoureux travail de montage. Faux Papiers est le cinquième volume publié, qui va de l’an 2000 à 2010. Cette décennie pénible, marquée par les soucis de l’âge, s’achève peu après les festivités qui marquent ses 80 ans, le 19 décembre 2009. Elle est traversée par un divorce douloureux, qui n’en finit pas, une relation problématique avec un fils adolescent, des déménagements qui l’amèneront finalement à Montparnasse après un bref séjour à Montmartre.

Depuis 1977, la vie de Paul Nizon épouse la géographie parisienne, et l’histoire de ses livres se confond avec celle de ses logements. Ces années voient aussi la naissance difficile d’un roman au titre mystérieux, La Fourrure de la truite, et d’un livre à quatre mains, Maria Maria (Maren Sell, 2004) écrit avec Colette Fellous, dans lequel chacun évoque son année romaine. Pour Nizon, c’était en 1960, à l’Institut suisse, un moment décisif dans sa décision de se consacrer à l’écriture, avant le grand saut de 1977, où il a pris le train de Berne à Paris, sans retour, laissant situation, femme et enfants.

Le souvenir de Maria est très présent dans Faux Papiers, tout en restant évanescent, elle est une de ces passantes qui sont comme une «promesse», de consolation, de rédemption, chargées de réparer un abandon qui remonte à l’enfance, de combler une exorbitante demande d’amour. Il y aura une autre de ces femmes idéalisées, utilisées, abandonnées, qui continuent à le hanter: à Barcelone, elle est la figure centrale de L’Année de l’amour. Parfois il croise encore une silhouette qui réveille furtivement le rêve de «sortir du chemin et courir après le bonheur». Dans un autre registre, il y a les épouses, avec lesquelles il garde des liens affectueux, une fois apaisées les tempêtes. Pourtant «l’amour est en définitive toujours un malentendu», et «l’homme et la femme ne partagent jamais le même horizon», note-t-il le 27 novembre 2000.

Faux Papiers n’est pourtant pas un journal intime. C’est avant tout, dès la première page, une réflexion sur cet enchaînement entre la vie et l’écriture, «au sens où la vie, presque dressée comme un chien, est axée sur l’écriture, et où l’écriture émane entièrement et peut-être presque immédiatement de la vie […]», un thème repris jusqu’à l’obsession. On y trouve donc ce qui remplit la vie au jour le jour: des lectures, nombreuse, aiguës. Nizon lit Peter Handke en écrivain, analysant leurs points communs et leurs différences. Il passe longtemps avec l’Ulysse de Joyce, scrute la manière de Claude Simon, admire Canetti, redécouvre Sartre. Le cinéma joue aussi un grand rôle: Cassavetes, Ferrara, beaucoup de films italiens des années 1960. A Paris, l’écrivain mène une existence à l’écart de ce qu’on appelle la «vie littéraire». Ce qu’il aime et qui lui est nécessaire, ce sont les trajets, en bus, en métro, «car c’est ici qu’est ma place». Il voyage: remises de prix, conférences, colloques, visites aux amis. Mais ceux-ci, ravages de l’âge, sont de moins en moins nombreux.

Les récits de rêves sont nombreux, souvent angoissés, chargés de culpabilités diffuses. En grand écrivain, Nizon sait les traduire en mots. Il revient sur des épisodes clefs de sa jeunesse, le premier voyage, peu après la guerre, en Italie, à 20 ans, jeune homme désemparé, trop tôt orphelin. L’arrivée à Paris, en 1977, en rupture de tout, dans l’appartement-tombeau d’une tante décédée. Certains de ces flash-back sont de parfaites petites nouvelles. Un motif traverse ces années: le manque de succès public. Avec en corollaire, le motif inversé: «Je me demande ce que les gens qui apprécient mes livres peuvent bien y trouver», se demande-t-il le 23 septembre 2010. L’écrivain se pose en élitiste mais s’enchante qu’un douanier ait lu un de ses livres. Toujours prêt à être abandonné, il souffre de l’attitude ambiguë de Siegfried Unseld, son éditeur, dont la mort en 2002 le bouleverse. Un sujet d’étonnement toujours renouvelé: l’accueil que la France lui a réservé: Beigbeder demande pour lui le Nobel; la Sorbonne lui consacre un colloque pour ses 80 ans; son nom figure dans Le Petit Larousse dès 2007; enfin il se voit intégré «dans un discours purement français sur la littérature». Ce qui ne l’empêche pas, dans une des rares entrées politiques, de dénoncer le racisme des Français, à propos des émeutes de 2005, quand Sarkozy parle de «racaille». Irritant parfois, émouvant souvent, souverain, la plupart du temps, Paul Nizon réussit à captiver avec ses contradictions, sa lucidité bougonne et ce sentiment d’imposture que révèle le titre de ce volume.

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Beigbeder demande pour lui le Nobel;la Sorbonne lui consacre un colloque