C’est une expérience intense et inédite. Dans Autoshow, les six comédiens qui interagissent durant soixante minutes au Théâtre du Grütli, le font sous la commande de six spectateurs restés la maison et reliés par Zoom.

On a testé ce plongeon dans le corps d’autrui. Le résultat est à la fois génial et stressant, émouvant et irritant. Bref, un vrai moment de théâtre vivant que 36 spectateurs vont expérimenter à leur tour, dès ce jeudi soir et jusqu’à samedi, à l’enseigne du festival genevois GO GO GO, qui se déroule virtuellement en raison de la pandémie. Les autres, les voyeurs, découvriront la proposition en direct, deux fois par soirée en se branchant sur le site du festival.

Avatar singulier, forme collective

Avant le corona, Joël Hefti et Antoine Zivelonghi voulaient déjà mettre les spectateurs à la tâche, mais en live, en glissant sous leur siège ou dans un casque audio des consignes de jeu que chacune et chacun aurait appliquées. «Il n’y aurait pas eu d’acteurs sur scène, juste des spect-acteurs et spect-actrices à l’œuvre», explique Joël Hefti.

Il y a un mois et demi, lorsqu’il a été clair que la pandémie maintiendrait les lieux culturels fermés aux dates du festival, les initiateurs d’Autoshow ont imaginé cette version où, grâce à la visioconférence, six comédiens deviennent des marionnettes dans les mains de spectateurs-auteurs qui, pendant une heure, dirigent leur avatar singulier en tentant de créer une forme collective.

Ce n’est pas du gâteau

Autant le dire tout de suite: ce n’est pas du gâteau. Car les six comédiens ne font rien, mais alors rien du tout, sans l’impulsion de leur Geppetto. Et, plusieurs fois durant l’heure, on a l’impression qu’on a au bout de la voix – on donne les consignes en parlant – un Pinocchio en bois qui n’aurait pas rencontré sa bonne fée. Pas sa faute à lui, mais à nous, qui barbotons laborieusement dans les idées et les ajustements aux autres participants.

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C’est que la tâche est colossale – et géniale! Il faut à la fois indiquer en catimini ce qu’on aimerait que notre créature fasse et à la fois lui souffler son texte qu’il projette à haute voix. Et comme l’opération se multiplie par six, la construction chorale ressemble plus à des fins des soirée arrosées qu’à un spectacle de Patrice Chéreau. Mais le lambeau est beau, car, au fond, cet échec relatif raconte une pluie d’attentes et de visions stéréotypées que l’époque appelle à questionner.

Smartphone au front

Revenons au déroulement des opérations. A 18h tapantes, mercredi soir, j’entre en contact avec mon avatar qui, fixant son smartphone sur son front, est désormais mon corps et mon regard. Privé de parole, le comédien fait défiler des feuilles sur lesquelles figurent des consignes et me montre des gestes qui indiquent «non», «répète» et «précise», autant de codes entre nous. Je lui fais ouvrir une porte et nous tombons sur une salle vide dans laquelle des cartons sont empilés. Mon premier réflexe: chercher les autres avatars pour, comme je le fais pompeusement dire à ma créature, «faire société».

J’apprendrai plus tard que d’autres spectateurs ont profité de ce moment d’intimité pour découvrir leur marionnette. Je suis passée à côté. Quand je vois d’autres comédiens téléguidés, je propose donc de créer une société, démocratique et basée sur le plaisir et l’imaginaire. Peu d’écho. Forcément, le mandat est bien trop abstrait. Alors j’invite chacun à évoquer ses souvenirs. Là aussi, le projet crachote et clapote. Enfin, pas tout à fait. Un avatar féminin a besoin de cinq minutes pour y réfléchir, un autre raconte un rendez-vous manqué dans un hôtel. C’est attendrissant, mais globalement, il y a quand même beaucoup de flottements.

Câlin, danse et shots de vodka

Plus tard, on se fera un câlin collectif – super sensation, même à distance! –, on dansera sur un tube des Spice Girls – un des avatars adore danser, enfin, son patron – et on boira des shots de vodka – enfin, les créatures, parce que nous, tintin. Plus tard encore, on tentera d’allumer une bougie, on se tiendra les mains pour méditer et on fera une photo souvenir pour les «spectauteurs» suivants.

Ce qui est surréaliste, évidemment, c’est cette vie par substitution et cette responsabilité à créer une «œuvre» alors qu’on est éloignés, seul(e) derrière son petit écran et, en même temps, tellement soucieux d’élaborer quelque chose de décent…

«C’est joli», s’amuse Joël Hefti, au lendemain de cette opération. «Ça me plaît beaucoup que chaque spectateur traverse l’expérience à sa façon. Certains adorent cette confusion, d’autres se sentent perdus. Le fait d’être manipulés à distance nous impressionne nous aussi, poursuit Joël, qui joue un des avatars. Cette nuit, une des comédiennes a rêvé à ce qu’elle a dû faire sous cette conduite éloignée…»

Incarnation à distance

Difficile en tout cas d’imaginer une proposition plus en phase avec ce que nous traversons au plan planétaire. Aujourd’hui où le présentiel semble un vestige du passé, l’exploration de cette virtualité incarnée ou de cette incarnation virtuelle est troublante d’acuité et d’actualité.


Autoshow, ces jeudi 14 janvier et vendredi 15 janvier à 19h et 22h, ce samedi 16 janvier, à 17h et 20h. Les places de spectateurs-auteurs sont complètes, mais il reste les places de voyeurs. Théâtre du Grütli. GO GO GO Festival, Genève.