Entre 1910 et 1922, Kafka tient son journal: douze cahiers où il jette, dans le désordre, des fragments, des ébauches de livres, des notes de lecture, des réflexions sur son travail, sa vie sociale et familiale, la vie culturelle à Prague. Ces cahiers ne sont nullement destinés à la publication, ce sont des documents bruts, parfois de simples notations, inachevées, énigmatiques.

A la mort de son ami, en 1924, Max Brod tente de sauver tous les manuscrits épars que Kafka lui a demandé de détruire, et entreprend leur publication. Les Journaux font partie de cette œuvre rescapée. Plusieurs traducteurs s’y intéressent. Parmi eux, Pierre Klossowski et, surtout, Marthe Robert, dont la version, publiée chez Grasset en 1954, fait longtemps autorité.

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Fallait-il une nouvelle traduction? Oui, pour au moins deux raisons que Robert Kahn rappelle dans sa sobre préface. D’abord parce que le texte sur lequel Marthe Robert a travaillé souffrait des coupes que Max Brod lui avait infligées, par pudeur ou discrétion. La nouvelle version est basée sur la Kritische Ausgabe des Tagebücher (Fischer, 1990), qui se fonde sur les manuscrits des douze cahiers déposés à la Bodleian Library d’Oxford. Elle est plus complète et la chronologie a été rétablie. Et quelques dessins de l’auteur y figurent aussi. La traduction de Robert Kahn est plus proche du texte de Kafka, dans sa sécheresse, sa familiarité et son absence de lyrisme. Les nombreuses notes sont informatives sans être encombrantes.

Ensuite, comme le rappelle le traducteur, on sait que «les grands livres devraient être retraduits à chaque nouvelle génération, tout simplement parce que la perspective sur le monde et sur le langage change, en près de soixante-dix ans (dans ce cas précis).»

Pépites à la pelle

Avec ces Journaux, c’est un immense trésor qui est mis à la disposition des lecteurs de langue française. Qu’on l’explore en suivant la chronologie ou en piochant au hasard, on tombe sans cesse sur des pépites. Marthe Robert disait que l’ensemble des Journaux pourrait s’intituler comme son premier livre: Description d’un combat. «Combat qui n’admet ni victoire ni défaite, et cependant ne peut s’apaiser ni prendre fin», selon Maurice Blanchot.

C’est bien d’une lutte qu’il s’agit, au jour le jour, pour défendre l’écriture contre les contraintes de la famille, du travail, de la vie sociale, des amours, du corps défaillant. Et surtout contre l’auteur lui-même, ses scrupules, son sens de la culpabilité poussé jusqu’au masochisme.

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Robert Kahn le rappelle, Kafka «ne faisait pas de différence entre la fiction et l’autobiographie». A côté de notations quotidiennes, en vrac, souvent elliptiques, on trouve de longs fragments d’un récit inachevé, L’Amérique, et d’autres ébauches d’œuvres littéraires comme Le Verdict ou Le Souvenir du chemin de fer de Kalda. Et aussi de brefs éclats, ainsi ces quelques lignes étranges, p. 735, d’un humour noir proprement «kafkaïen»: «On lui a découpé et extrait un segment de l’arrière du crâne. Le monde entier avec le soleil regarde à l’intérieur. Cela le rend nerveux, cela le distrait de son travail, il s’énerve aussi que lui doive précisément être exclu du spectacle.»

Père écrasant

Sauvegarder le temps de l’écriture et l’énergie nécessaire, c’est pour l’écrivain un souci constant. Le matin, il travaille pour une compagnie d’assurance des travailleurs. L’après-midi, il se rend souvent à l’usine d’amiante que dirige son père et qui ne marche pas bien. Il s’en sent responsable, car c’est lui qui a conseillé l’investissement. Ses interventions sont inutiles, il en retire encore un sentiment d’inadéquation qui n’améliore pas les terribles rapports avec ce père écrasant.

«Mon désarroi consiste en ceci, note-t-il en 1911, mon bonheur, mes capacités et toute possibilité d’être utile en quelque manière sont depuis toujours liés à l’activité littéraire.» Il tente d’écrire la nuit, ou pendant des congés qu’il voit s’effilocher jour après jour avec désespoir. Parfois, il lit un de ses textes chez des amis ou va écouter ceux de son ami Max Brod, avec lequel il envisage d’écrire un roman commun.

«Celui qui interrompt son étude pour dire: comme cet arbre est joli, a mérité la mort.»

Les Journaux racontent aussi la vie culturelle à Prague dans ces années de bouillonnement artistique. Kafka sort, il va au théâtre, et particulièrement au théâtre juif, cet art populaire qui l’enchante et dont il livre des analyses fines. D’ailleurs, ces cahiers montrent l’intérêt de l’écrivain pour le judaïsme. Il se documente, lit des traités, rapporte des histoires populaires de rabbis. La «mélodie» du Talmud – «questions, invocations et explications exactes» – le fascine. Sans commentaire, il retranscrit ceci: «Celui qui interrompt son étude pour dire: comme cet arbre est joli, a mérité la mort.»

Le bonheur, parfois

Dans sa famille patriarcale, on respecte les rites, sans plus. On sait, depuis la terrible Lettre au père, à quel point les rapports sont difficiles, empreints de culpabilité, de reproches et de responsabilité envers ses sœurs. Kafka résume ces ambivalences dans une dizaine de pages accusatoires, rythmées par ce leitmotiv: «Quand j’y réfléchis, je dois dire que mon éducation m’a beaucoup nui à bien des égards.»

On connaît les relations compliquées de Kafka avec les femmes. Il aspire au mariage, à une vie de famille, tout en redoutant l’enfermement et la promiscuité. La pression sociale et familiale sur ce célibataire est aussi forte. C’est avec Felice Bauer que la relation est la plus durable (1912-1917) et la plus instituée. La jeune femme juive – «qui ne me comprend pas du tout» – représente pour lui une normalité souhaitée, mais il «démolit le lit conjugal avant qu’il n’ait été installé».

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Dans un «Récapitulatif de tout ce qui parle pour et contre le mariage», il considère sept points. Il se résigne dès 1911: «Si j’arrive à ma quarantième année, j’épouserai probablement une vieille fille avec des dents du haut proéminentes et un peu découvertes par la lèvre supérieure.» Les «mauvaises» femmes l’attirent, les actrices, les jeunes filles. Mais il redoute le devoir conjugal et ses hésitations lui font envisager le suicide.

Pourtant, c’est un homme qui veut vivre, être heureux, et parfois y parvient: «J’aimerais beaucoup expliquer le sentiment de bonheur que j’ai quelquefois en moi, comme maintenant, justement. C’est vraiment quelque chose de mousseux qui me remplit totalement d’un léger et agréable frisson et qui me suggère la présence de capacités, dont je peux me convaincre avec certitude à chaque moment, et maintenant aussi, de leur existence.»


Citations

J’y réfléchis souvent et laisse les pensées aller leur cours sans m’en mêler, mais j’arrive toujours à la conclusion que mon éducation m’a plus abîmé que je ne puis le comprendre.
p. 27

19 juin 1916
Tout oublier. Ouvrir la fenêtre. Vider la chambre. Le vent la traverse. On ne voit que le vide, on cherche dans tous les coins et on ne se trouve pas.
p. 681

Consolation de l’écriture: étrange mystérieuse, peut-être dangereuse, peut-être libératrice: le bond hors de la file meurtrière, acte-observation.
p. 778

L’hésitation devant la naissance. S’il y a une migration des âmes, alors je ne suis pas encore sur la marche la plus basse. Ma vie est l’hésitation devant la naissance.
p. 775


Franz Kafka, «Journaux». Première traduction intégrale par Robert Kahn. NOUS, 840 p.