Le Sucre de Cannes recense chaque jour les détails bizarres ou cocasses qui font le sel du Festival de Cannes

La chronique précédente: MIROIR Sortir le film du film

«Raoul!» Ce cri monté du fond des âges retentissait rituellement vers 19h, quand les lumières s’éteignaient à la salle Debussy, juste avant le démarrage du film. Qui était ce Raoul qu’une âme perdue appelait inexorablement dans le noir? Raoul Walsh? Raoul Ruiz? Raoul Coutard, le chef op de la Nouvelle Vague? Raoul Volfoni, fameux tonton flingueur? Nul ne le sait. Il semblerait qu’en un temps que les moins de 72 ans n’ont pas connu, un spectateur eût hélé un copain retardataire du nom de Raoul, fondant une coutume sans le vouloir. Depuis ce jour que les historiens du cinéma n’ont pas consigné, chaque année, à la brune, le vain cri de ralliement s’élevait, poussé par un fantôme ou des traditionalistes bénévoles.

C’est fini. Dans le but d’éviter toute divulgation prématurée d’informations préjudiciables à la carrière des films (du genre «le dernier Sean Penn est un énorme navet»), le festival a réarrangé la grille des horaires et abrogé la séance de 19h. Certes, mardi passé, vers 16h35, dans la pénombre préludant à Tarantino, quelques tentatives éparses de restaurer la vocifération primitive ont résonné. Le cœur n’y était pas. C’était trois miaulements de chaton, pas des rugissements de lion. «Raoul», ce cri qui défiait les éons, s’est éteint comme une bougie dans le vent. Le festival survivra-t-il à l’effritement de ce ciment immatériel?