Résolution

Amoureuse de la photographie, me voilà promue critique depuis quelques semaines. Je n’aime pas ce mot. Je le trouve arrogant. Je préfère partager un enthousiasme plutôt que stigmatiser un travail. Servir de guide, peut-être, dans la cohorte d’expositions visibles à tout moment, dans la multitude de livres qui paraissent. Mais pour l’heure, je ne me sens pas la légitimité de renoncer a priori à telle ou telle création. J’aspire à tout voir.

Des hommes et des bêtes

En janvier justement se clôturent deux expositions parmi les plus enthousiasmantes de l’année. Un bestiaire imaginaire, d’abord, à Evian-les-Bains. L’affiche présente un rhinocéros brumeux. Bon. Les clichés animaliers – comme ceux qui s’attardent sur les enfants – flirtent souvent avec la guimauve mais l’intitulé de la manifestation et les noms des auteurs m’interpellent. Je prends le bateau. C’est un retour aux sources de la photographie que propose le Palais Lumière, lorsque l’on tirait le portrait des chevaux, des monuments et des fleurs pour les peintres paresseux. Beaucoup de contemporains s’y essaient encore, usant de photomontages pour créer la surprise et la réflexion. Tiens, un gorille dans ma chambre d’hôtel.

L’autre exposition: les petits métiers d’Irving Penn, au Musée de l’Elysée. Bonheur de tomber sur un réparateur de faïence ou un vendeur de peaux de chamois. Récréation de comparer les pompiers britanniques, parisiens et new-yorkais. Et quelle fierté dans le regard de ces humbles, que Penn a photographiés en studio, comme les mannequins de chez Vogue. J’ai une pensée pour mon aïeul qui fut raccommodeur de parapluies.

Au royaume de Mohammed V

L’hiver est encore bien là mais déjà le Printemps arabe remue la terre. Le Temps envoie quinze reporters en Egypte, en Libye, au Qatar, au Maroc ou encore en Algérie. J’ai la chance d’en être et je m’envole pour le royaume de Mohammed V. Je rencontre de vieux dissidents ayant connu les geôles de l’ancien régime, des jeunes indignés, des artistes critiques et engagés, quelques satisfaits. Personne ne demande la chute de la monarchie, mais presque tous appellent à la démocratie. Dix mois plus tard, les ouvertures restent largement insuffisantes, les manifestations perdurent. Ailleurs, la situation est parfois dramatique. Ce Printemps a levé des espoirs pour les droits des femmes. Ce nouvel hiver les voit se faire piétiner et déshabiller par les soldats de la place Tahrir.

Infiniment plus anecdotique: ces révolutions sont passionnantes du point de vue iconographique. L’Europe les a relayées par des images de jeunes hommes effectuant le V de la victoire et de jeunes femmes surplombant la foule, drapeau à la main ou poing levé, des Marianne orientales. C’est drôle comme partout l’on cherche ses propres références. Et lorsque le tyran tombe, il faut exhiber photographies et vidéos du macchabée ou de l’homme menotté, dans un réflexe cette fois plus universel. La preuve de la victoire.

Un déjeuner au Train Bleu

Début avril, René Burri est récompensé par le Swiss Press Photo Lifetime Achievement Award, un titre un peu pompeux de la fondation Reinhardt von Graffenried mais non moins mérité. J’appréhende un peu l’entrevue. Burri me rassure dès les premiers instants. A 78 ans, l’homme est un boute-en-train, un boulimique, un bon vivant. Au mythique Train Bleu, à Paris, il canarde le décor, les serveurs et moi-même. Je suis terriblement gênée. Entre deux images, il déguste et il raconte. Les arts appliqués de Zurich, l’entrée à Magnum, les gauchos argentins, le Che – évidemment –, «Corbu», la guerre des Six-Jours ou New York. Il est sûr de son talent mais reste curieux des autres et attentionné. Il sort une boîte de peinture, gicle la nappe blanche. Regard indigné du majordome. Il s’en fout.

Serial photographers

La série est une tendance marquante de l’art contemporain. Poussés par le numérique, les photographes n’y échappent pas. Taryn Simon, Raphaël Dallaporta ou Olivier Culmann s’y sont illustrés cette année. Les quidams, surtout, sont contaminés. Ils sont de plus en plus nombreux à immortaliser quotidiennement leurs pieds, leur tasse de café ou le sourire de leur chat (j’ai trouvé un félin souriant sur Internet). Et toute cette production se retrouve – chic ou hélas – disséminée sur la toile. Certains vont plus loin encore; Gordon Bell, ingénieur sexagénaire chez Microsoft, scanne et photographie sa vie entière, ses meubles, ses factures, ses copines ou les trottoirs qu’il emprunte. C’est effrayant.

La valise de Robert Capa

En photographie comme en musique, l’été sonne le temps des festivals. Ils s’enchaînent. Arles lance le bal en majesté. Des dizaines d’expos éparpillées dans les couvents de la petite ville, une place du Forum qui porte bien son nom et réunit tout le monde le soir venu, un réjouissant focus mexicain. La valise de Robert Capa, Chim et Gerda Taro est exhumée, 75 ans après la guerre d’Espagne. Il y a trop de monde au musée mais les images parviennent à toucher. Le Lausannois Yann Gross frôle le Prix Découverte. Dommage. Sa série à mobylette le long de la vallée du Rhône valait pourtant le détour arlésien.

Viennent ensuite Rossinière et ses chalets, Perpignan et ses guerres, Bienne et le temps qui passe, thème de l’édition 2011. Paris Photo clôt la série, avec un zoom justifié sur la photographie africaine. C’est un enfer, la foule est trop compacte, trop bien habillée, trop avide de champagne.

A Visa pour l’Image, j’ai rencontré Pierre Terdjman, photographe de guerre expliquant combien la vie parisienne lui semble étrange, presque futile, lorsqu’il revient de reportage. Il repart toujours. A Paris Photo, le jeune Congolais Baudouin Mouanda a parlé de son travail sur les «sapeurs», ces types ultra-élégants apportant de la joie et du spectacle dans un pays en ruine. Lui n’a jamais voulu photographier la guerre.

Résolution bis

L’année s’achève. J’ai toujours envie de tout voir.