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Ecrivain et paysan, Jean-Pierre Rochat marie ses deux passions depuis quarante ans.
© Frassetto

Journal d’un lecteur en été V

Journal agricole: jeudi finis les foins, bientôt les regains

Ecrivain et paysan, Jean-Pierre Rochat marie ses deux passions depuis quarante ans. Il vit à la Bergerie de Vauffelin, près de Bienne. Chaque semaine, l’auteur de «L’écrivain suisse allemand» et de «Petite brume» tient la chronique de ses lectures estivales

Et chaque fois à l’énoncé du mot regain survient Giono: Regain: A la Font-de-la-Reine-Porque, le bassin de la fontaine est déjà gelé. C’est une fontaine perdue et malheureuse. Elle n’est pas protégée. On l’a laissée comme ça en pleins champs découverts, elle est faite d’un tuyau de canne d’un corps de peuplier creux. Elle est là toute seule. L’été, le soleil qui boit comme un âne sèche son bassin en trois coups de museau; le vent se lave les pieds sous le canon et gaspille toute l’eau dans la poussière. L’hiver: elle gèle jusqu’au cœur. Elle n’a pas de chance.

Voilà, Giono, Giono et Marcel Aymé et Ramuz c’est ma base, la base de ma culture de la terre littéraire. Marcel Aymé: Le nain, La liste: Le curé redoutait par-dessus tout Barbe (une plantureuse beauté) dont les péchés faisaient tant de volume et de fracas que le confessionnal en était comme à l’envers, ballotté, secoué et remué cul par-dessus tête:

- Mon père, vous pouvez compter que je me repens bien. Figurez-vous que je venais d’ôter ma chemise pour me chercher une puce qui me courait là, dans l’entremis des deux tétons, mais voilà qu’elle se met à descendre…

- Passez, rageait le curé, allons, passez!

- Oui, mon père. Voilà donc le Noré Coutensot qui se penche et qui l’attrape, devinez où?

Ramuz, comme un tatouage

Et Ramuz fout le camp. Ramuz je t’ai assez lu! c’est un tatouage Ramuz il reste là avec ses personnages tordus. Et maintenant aussi puisqu’on veut montrer par où on est passé, après le retour du retour à la terre, l’ivresse du flacon Bukowski, primaire, Michaux, kaléidoscopique, Ginsberg, céleste, je sais pas si ça valait le détour, si! Kerouac, qui avait tout pris chez London, même le prénom, Kerouac positif m’avait donné l’élan de faire la route entre deux emplois de berger, la route et Nicolas Bouvier, il y a des familles.

Et là je reviens à mon journal de paysan, pourquoi nous, crevés de chez crevé le soir assis à la table on doit encore se battre avec les numéros de nos prés en papier? attends, il y en a un, s’il y en a un que je dois citer c’est Vila-Matas, Vila-Matas über alles, c’est celui qui marche le mieux chez moi, Vila c’est ma tasse, de thé ou de café, il me donne l’élan pour écrire. Enrique Vila-Matas, Docteur Pasavento: J’ai fait, aujourd’hui une expérience juvénile semblable à celle de Walser, quoique sur un plan différent. Je me suis senti redevenir l’adolescent que j’avais été un jour, c’est-à-dire le petit jeune homme qui se proposait de décrire intégralement le monde et qui avait mis longtemps à découvrir le fragment, sans parler de ce genre fragile qu’est le microgramme. Une expérience bizarre ou plutôt curieuse. Je me suis senti redevenir l’apprenti écrivain que j’avais été un jour. Comme si tout recommençait, comme si l’heure était venue de repartir à zéro.

Je recule un mètre, je tombe tout naturellement sur Walser dans les bois de Hirschhorn, dans le débat des pas de Walser devant la gare, s’il est resté devant ou derrière, ou s’il a pris le train. C’est une affaire locale quoique l’exposition de sculpture soit nationale performée par Hirschhorn et chapeautée par Walser.

Le temps de la traite

C’est l’heure de traire, passe-moi le seillon, je triche un peu, je me suis aperçu que j’avais pas respecté mon quota hommes-femmes, alors que des nanas il y en a plein qui écrivent, tenez, une grande discrète mêlant poésie et roman: Annie Dillard, Nathalie Crom dit: Annie Dillard traverse la vie tous sens frémissants. Goulue, insatiable, elle scrute, palpe, guette, hume, à l’affût de l’infiniment petit, prête à se noyer dans l’incommensurable. Annie Dillard, Apprendre à parler à une pierre, Bourgois: J’aime les insectes pour leur stupidité. Une guêpe à papier – Polistes – se cogne au vitrail sur ma droite. J’ai assisté au même spectacle au même endroit dimanche dernier: Pssst! Idiote! Mignonne! Fais le tour par la porte! J’espère que nous semblons aussi obstinément stupides à Dieu – nous cognant aux lampes, courant sur le sol comme des fous, essayant pendant des jours entiers d’enfoncer des portes ouvertes. Je l’espère. Mais la chose paraît peu probable.

Le bouc magnifique me snobe du haut d’un caillou, le seul couillu de la bande me laisse traire ses chèvres avec condescendance, il sait pas que je suis le roi et que c’est moi qui choisis qui sera le bouc, lui croit que c’est Dieu qui choisit, ouais mais si c’était Dieu il t’aurait pas élevé t’es beaucoup trop vicieux, son bon plaisir ce serait de me pisser dessus du haut de son caillou, je te connais, en fait je voulais surtout parler de la société des chèvres et me faire pardonner de mélanger élevage caprin et littérature, la société des chèvres étant à l’image de la société des humains où tout est hiérarchisé avec au sommet le bouc en Conseil fédéral, non mais les chèvres, la cheffe, elle se fait traire en premier, si tu veux éviter qu’elle te boque celle que tu trais avant elle, et ainsi de suite, la cheffe, la sous-cheffe, la sous-sous-cheffe, jusqu’à la dernière réfugiée, réfugiée dans les buissons d’où elle a peur de sortir; à propos de trouille, pendant que je réfléchissais et trayais en même temps un orage s’est pointé à l’horizon, de plus en plus menaçant, j’allais me relever avec mon seillon, me redresser sous les sapins quand la foudre, l’éclair et le tonnerre nous ont tous secoués en même temps, je me suis demandé si crever de trouille pouvait attirer la foudre? J’étais trop tremblant, j’étais tout troué de rouille, de trouille comme les autres animaux remplis de terreur, respirer, ça marche, normal, les petites frayeurs du trayeur en campagne.

La montagne et la peur

La peur je me disais, la grande peur dans la montagne, c’est la vie, c’est que tu tiens encore vachement à la vie. La grande peur dans la montagne, Ramuz, je me disais en rentrant sur mon tractopelle ramenant les boilles de lait de chèvre, trempé jusqu’au fond des slips, je vais pas chercher d’autres rimes idiotes, le citer, seulement le citer, son génie, merde, trop fort, trop beau, ça me remplit de plaisir: Ramuz, La grande peur dans la montagne: la première remontée à l’alpage de Sasseneire de trois notables du village, de l’amodiateur et de son fromager après vingt ans d’abandon pour cause de malédiction. Cinq personnages en randonnée à l’aube encore nuit matinale en haute montagne, ils traversent une gorge: Plusieurs fumaient; mais, dans une nuit pareille, on a beau tirer tant qu’on veut sur le tuyau de sa pipe et amener à soi toute la quantité de fumée qu’on veut: faute d’être vue, elle est comme si elle n’existait pas. Ils avaient donc laissé peu à peu leurs pipes s’éteindre, ils les avaient fourrées dans leur poche; ils avaient été sans pipe, ils faisaient seulement un peu de bruit avec les pieds; puis l’un ou l’autre disait quelque chose, mais, quand on ne peut pas les voir, les mots c’est comme la pipe, les mots eux non plus n’ont point de goût.


Episodes précédents

Journal d’un lecteur en été IV: A deux doigts de l'ivresse

Journal d’un lecteur en été III: Des vieux snobs inattendus

Journal d’un lecteur en été II: Un personnage de conte de fées

Journal d’un lecteur en été I: A la recherche du livre caché


Profil

Ecrivain et paysan, Jean-Pierre Rochat marie ses deux passions depuis quarante ans. Il vit à la Bergerie de Vauffelin, près de Bienne. Chaque semaine, l’auteur 
de «L’écrivain suisse allemand» et de «Petite brume» tient la chronique de ses lectures estivales.

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