Je rentre tard le soir. Je rédige mes notes et critiques des répétitions qui viennent d'avoir lieu. Le lendemain matin tôt, je me prépare aux répétitions de la journée. Relire mes notes de mise en scène et me rafraîchir la mémoire. Définir les nouveaux objectifs et les priorités – il faudra, par exemple, mieux synchroniser la rencontre entre les chariots-stands de la Saint-Martin et les patrouilles de Cent-suisses; établir plus clairement le jeu entre les marionnettes géantes, le chœur des experts et les enfants-étourneaux; ou encore: inventer une image à la fois plus inspirée et moins contraignante pour les enfants du torrent.

Me rappeler certains mouvements de jeu, certains moments musicaux, pour bien conduire la répétition. Noter lisiblement et concrètement des idées nouvelles, qui me sont venues, ou des pistes à explorer. Planifier ce qu'il faudrait faire en cas de pluie, car nous répétons maintenant en plein air. J'adapte encore le plan de travail de la semaine à l'état des scènes, le rectifie, le corrige.

Cela me prend plusieurs heures, cela passe avant tout autre chose, car la réussite de la Fête passe par la qualité artistique de ses spectacles! Il ne me reste que peu de temps pour accomplir mes autres tâches, écrire une nouvelle lettre aux acteurs figurants ou un nouvel épisode pour Le Temps, relire les textes du programme, préparer une séance de commission ou du Conseil exécutif…

Des piles de lettres et de documents s'entassent autour de moi. C'est oppressant. Je les ignore donc. Je n'ai pas le temps, ni le choix. Je n'arrive plus à répondre à tout. Une impossibilité temporelle et spatiale. Contre mon gré. Une vision cauchemardesque me hante: je pourrais disparaître, mourir asphyxié dans toute cette paperasse!

Heureusement l'heure avance. Je dois sauter dans ma voiture et foncer à la répétition. Là, l'espace est vaste et libre. Disponible à la vie et aux êtres humains. Je suis «sur le terrain». J'aime ça. La fatigue est compensée par l'activité physique qu'il faut déployer en plein soleil, par les centaines de mètres à parcourir pour suivre les évolutions des acteurs figurants.

Dimanche, à la fin de la répétition du cortège, j'ai vécu un grand moment de théâtre et d'émotion. Il était un peu plus de huit heures du soir, le ciel devenait de plus en plus sombre et menaçant, le lac passait du gris au vert, les montagnes en face apparaissaient et disparaissaient, des coups de vent balayaient tout ce qui traînait sur les estrades, y compris un parasol qu'un agent de Securitas tentait de rattraper. Plus de deux mille personnes arrivaient de tous les côtés sur le plateau incliné pour entendre les derniers commentaires d'une journée bien remplie.

Je voyais la tempête qui s'approchait dans le dos de mes actrices et acteurs. Je savais que j'avais à peine quelques minutes pour leur parler, puis ce serait le déluge. Le ciel était en ébullition, les couleurs vives des vêtements et la bonne humeur des gens tranchaient, sur le sol noir du plateau incliné, avec la toile de fond dramatique des forces naturelles. Je remerciais tout le monde pour le travail généreux… «Bonne rentrée, et passez une belle soirée!» Alors la tempête éclata! Tout le monde partit dans tous les sens chercher refuge, en courant et en riant. Le temps était avec nous, il nous avait laissé accomplir ce que nous avions à faire, et maintenant nous le laissions volontiers se déchaîner.

Je suis pris dans un tourbillon. Parfois je ne sais plus très bien ce qui est réel ou imaginaire. Cette fête si longtemps rêvée, discutée, préparée, a-t-elle vraiment lieu? Vais-je pouvoir maîtriser la tornade qui s'annonce et qui, inexorablement, va éclater? D'une seconde à l'autre je passe du plus grand bonheur aux plus vertigineuses inquiétudes. Je vois des scènes et des gens s'épanouir. Je vois des bribes de répétition prometteuses d'un beau spectacle. Mes interprètes vont-ils résister à l'émotion et au trac que va immanquablement provoquer la présence de plus de seize mille personnes? La musique sera-t-elle retransmise comme elle le mérite par l'énorme dispositif sonore? Les animaux ne seront-ils pas apeurés ou capricieux? Tous les acteurs seront-ils présents à chaque représentation (comme ils le doivent)? Les arbres et les animaux d'Orphée seront-ils placés et déplacés au bon moment et au bon endroit? Serons-nous en communication avec les hélicoléoptères, les parachutistes, les camions, les fanfares, les chevaux, les bœufs? Tout le monde entrera-t-il au bon moment? Comment vont réagir les petits enfants…

Mais me rassurent toutes les personnes compétentes et généreuses, qui travaillent en ce moment à la meilleure préparation des spectacles, assistants, techniciens, organisateurs, acteurs. Tant de gens prennent cela à cœur! Je m'émerveille. En 1992 déjà, j'ai rêvé à une immense bâche, qui dévoile d'un coup la foire de Saint-Martin au début du spectacle. Maintenant les chariots-stands sont là devant moi, magnifiquement sculptés par nos accessoiristes, la grande bâche bleue est prête aussi à glisser, les acteurs composent avec humour le tableau vivant initial. Le rêve est donc bien réel.

Mais le plus extraordinaire, c'est l'incroyable chaleur humaine qui se dégage des répétitions, tous ces regards, tous ces sourires que je croise, sans pouvoir toujours les identifier, mais que je connais et reconnais. Des tonnes de haut-parleurs et de projecteurs sont hissés au sommet du mât bleu, des techniciens montent et descendent les trente mètres, tirés par un treuil ou glissant, en rappel, dans le vide.

Quand je suis monté dans ma tour – celle que j'occuperai pendant les spectacles – j'ai passé à travers la couronne d'un arbre, il y avait du vent, cela balançait comme au sommet d'un gratte-ciel. Ces tours sont exactement telles que Jean-Claude Maret les a dessinées il y a quelques années, d'autant plus qu'il avait pris le soin d'esquisser quelques personnages pour rappeler l'échelle inhabituelle de la construction. C'est bien la même tour. Pourtant quand on est dessus, dedans, dessous, à côté, c'est terriblement impressionnant. La réalité dépasse la fiction.

Quelle magnifique folie que cette fête! Elle a été entièrement inventée, construite. Pas seulement par nous, mais aussi par nos prédécesseurs, créateurs des Fêtes du passé. Bientôt celle de 1999 sera vraie, elle aussi!