Livres

Le journal de la rue d’un sommelier suisse

Après un conflit familial, Christian Page a vécu trois années à Paris sans domicile fixe. Il raconte dans un livre très bien écrit l’âpreté des jours, les clans, le regard des autres, la débrouille, la violence et la pitié

Il doit à son téléphone d’avoir survécu dehors, étés comme hivers. Son kit de socialisation, dit-il. Qui l’informe, lui permet d’alerter sur la détresse des SDF, lui permet de regarder des matchs de foot en streaming, lui fait rencontrer des mains tendues comme cet animateur de France Inter qui lui ouvre son appartement durant ses vacances. Grâce à Twitter, Christian Page a été plébiscité «clodo officiel» du quartier populaire de Belleville. Porte-parole de femmes et d’hommes devenus silencieux. Un matin, un employé de la voirie l’a arrosé avec son jet d’eau, en plein hiver. Couvertures trempées, sacs gorgés d’eau. Il a tweeté son indignation et l’après-midi Anne Hidalgo, la maire de Paris, lui a présenté ses excuses. Il possède son adresse personnelle «parce que c’est devenu une copine».

Christian Page est né en Suisse, a grandi au Bouveret, a étudié l’hôtellerie dans le Valais, est allé travailler comme sommelier à Paris. Un appartement, une épouse, un enfant. Un bonheur simple, qui le comble. Un matin, elle est partie avec son fils en laissant un message pour le moins bref. Dix ans de vie qui explosent en trois mots. Puis un trou noir d’une année jusqu’à l’huissier qui toque à la porte et prend tout. La rue donc le 17 avril 2015. Il écrit: «Depuis, je n’ai pas cessé d’être un alpiniste. Je porte ma vie sur mon dos, je supporte le froid comme personne et je dors sur les plus hauts sommets de Paris.»

Se maintenir à flot

Belle écriture grattée au jour le jour sur son smartphone. Ça donne aujourd’hui un livre, Belleville au cœur (Editions Slatkine & Cie), un brin poétique qui va à la rencontre des résidents de la rue, ombres furtives, engoncées, frigorifiées, ivres parfois, repoussantes aussi. Il dit que la saleté est le début de la fin. Alors il se lave tous les jours à la Mission évangélique: «A la première tache, on bascule.» Il porte souvent du noir «pour ne pas afficher ma saleté».

A la Mission, il recharge aussi son portable. L’une des corvées de la journée car ils sont nombreux à venir chercher leur 100% de batterie. Texte lucide sur l’âpreté des jours, la grande foire aux dépouilleurs le 7 du mois quand tombe le RSA (revenu de solidarité active), l’argent volé sitôt l’œil fermé. Autre ennemi: la voirie qui scelle des piques ou des arceaux pour que le SDF ne s’allonge pas sur les bancs. Christian Page parle aussi des femmes qui la nuit marchent parce que s’arrêter, se poser, c’est risquer une agression.

Certains anciens sont des légendes, dit-il, comme ce vieux de Saint-Germain dont le bout de trottoir a été recouvert de fleurs et de peluches le jour de son décès. Dix-sept sans-abris morts depuis le début de l’année en France. Pendant trois ans, Christian Page s’est levé aux aurores pour ne pas avoir à croiser les enfants qui se rendent à l’école. Trop de honte. Il demeure un père même s’il n’a pas revu son fils depuis le 11 septembre 2014. Aujourd’hui relogé et bénéficiaire du RSA, il est en droit de demander à passer du temps avec lui. Son ex-épouse s’y oppose. Il confie: «Je pourrais l’attaquer en justice mais je ne le ferai pas, mon fils prendrait cela mal.»


Récit
Christian Page
«Belleville au cœur»
Slatkine & Cie, 160 p.

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