– Dominique Le Guilledoux. Si je mourais là-bas. Fayard, 294 p.

– Vivre en guerre. L'Existence au jour le jour dans quelques lieux exposés au pire. Sous la direction de Myriam Gaume. Phébus, 248 p.

Les quelque 2500 journalistes et photographes envoyés en Irak par les télés, radios et journaux du monde entier ont commencé à rentrer. Correspondants de guerre endurcis, journalistes de salon catapultés ou simples débutants en quête de reconnaissance, leur rôle aura été abondamment critiqué comme il l'est toujours, mais aussi loué, de temps en temps. Pour le meilleur et pour le pire, ils ont été «au cœur de la guerre», comme on dit toujours, en collant sans y penser ces deux mots si antagoniques. Certains ont assisté, à bord des blindés américains ou seuls dans le désert, à des scènes de pure horreur. D'autres ont été témoins de la mort de leurs collègues, tués au désormais célèbre Hôtel Palestine. Beaucoup auront leurs nuits hantées par ce qu'ils ont vu.

Que faire désormais de tout cela, une fois le gros de la guerre passé? Il aura fallu presque neuf ans à Dominique Le Guilledoux pour donner vie littéraire à une épreuve similaire. Grand reporter au journal Le Monde depuis 1990, le journaliste relate un voyage de quelques jours à Grozny, alors que les Russes bombardent la ville sans relâche, faisant voler des immeubles entiers à coups d'obus et entreprenant sa destruction systématique. Pour s'affranchir du devoir du strict témoignage ou de la recherche d'une prétendue «objectivité», Le Guilledoux a choisi la forme romanesque. Ce n'est donc pas lui qui arpente l'enfer de la capitale tchétchène, mais un narrateur qui lui ressemble en tout point, Yvan Nadège.

Ce choix littéraire a ses limites, et l'on se passerait bien, par exemple, de certains «rêves» du narrateur qui ne font qu'affaiblir le propos. En revanche, c'est lorsqu'il décrit son rapport de journaliste avec la désolation ambiante, lorsqu'il doute et qu'il se terre dans un appartement, pétrifié par la peur, qu'il est le plus émouvant et parfois même, extrêmement poignant.

Car Nadège-Guilledoux n'est pas un «reporter de guerre» comme ceux que l'on voit à la télé. Flanqué de deux photographes casse-cou, eux aussi plus vrais que nature, il est mort de trouille sous les bombes. Il «chie dans son froc à Grozny». A ce point qu'il passe la moitié de son temps à se demander ce qu'il est venu chercher là et à se torturer l'esprit pour savoir ce qu'il pourra bien envoyer à son journal. Arrivé à quelques mètres du «coeur de la guerre», il ne s'y jettera jamais totalement, se contentant parfois de bribes d'information rapportées du front par ses deux acolytes autrement plus hardis, à défaut d'être plus fins.

Chaque «papier» écrit dans ces conditions est presque une délivrance. Transmis à la sténo par téléphone satellite, le texte fait mouche pourtant, à en croire la réaction de sa première lectrice. A ce moment, le reporter est aux anges. «J'ai envie de l'embrasser. L'énergie me remplit. Je raccroche. Envie de chanter, d'accordéon, de violon. Pour un peu, je danserais dans la neige […]. J'ai gagné ma journée. Je suis à la hauteur. Mieux que ça, j'ai pris mon pied en écrivant,

et d'autres le ressentiront en me lisant.» Un simple exercice d'égoïsme, en fin de compte? Plutôt la description d'une quête jamais vraiment assouvie; la recherche d'une communion doublement impossible, entre le journaliste et ses «sujets» de reportage, entre le reporter et ses lecteurs.

Dans la même veine, un autre petit recueil touche juste, lui aussi. Rédigé par huit journalistes francophones, il parcourt, comme dit le sous-titre, «quelques lieux exposés au pire»: Tchétchénie encore, Congo, Algérie. «Ces récits veulent relier les hommes au lieu de les séparer: le livre est un fil qui embrasse le cercle des violences», explique joliment Myriam Gaume, qui en a assuré la direction. Le fil est agrémenté de perles: la Colombie racontée par Mylène Sauloy, l'Afghanistan de Jean-Pierre Perrin ou le Pakistan d'Olivier Weber. Le journalisme de guerre a encore un bel avenir. Malheureusement.