Comme beaucoup d’histoires romandes, c’est une bombe à retardement. L’épopée du rock, de ce côté-ci du monde, a pris son temps. C’est ce que raconte Olivier Horner, journaliste, critique musical, dans ce petit ouvrage documenté, Romands rock, qui reprend décennie par décennie, genre par genre, les archives inconnues et les hauts faits mémorables d’une aventure locale. Dans les années 1960, «il n’y a aucune trace de stars du rock originel sur les scènes de notre contrée», explique l’auteur. Même Bill Haley ne dépasse pas Stuttgart. Alors, il faut en passer par la seconde main des yé-yé, Johnny et toutes les têtes de bois, pour que les Romands se déhanchent enfin.

Ce livre multiplie consciemment les fausses pistes. Il nous fait croire un instant que ce sont Les Aiglons, ces rockeurs à la mèche peignée qui avaient vendu plus de 400 000 exemplaires de leur tube en 1963, qui ont défriché ces terres arides. Le récit de leur aventure – succession de contrats manqués, d’opportunités saisies du bout des doigts, puis retour au bercail et aux études – ne laisse aucun doute. Ce n’est pas là que cela s’est passé. Mais beaucoup plus tôt, dès les années 1920, dans la voix d’un chauve à l’accent rugueux, Jean Villard Gilles, dont les couplets antibourgeois et anti-dollar en font, pour la presse, «un bolchevique, un poseur de bombes qu’il fallait surveiller de près».

Jean Villard Gilles, le punk de la Venoge

Comme souvent en Suisse romande, ce ne sont pas ceux qui crient le plus fort qui font le plus mal. Gilles fut le premier punk de la Venoge. Et quand les vrais ­punks débarquent, à la faveur du mouvement squat au début des années 1980, ils ont l’air en comparaison de pantins désarticulés qui portent les noms savoureux de Yodler Killers, The Teenage Girls From Auschwitz ou Chaos. A cette époque, nous apprend Horner, «on compte pas moins de 3500 personnes vivant dans des squats à Genève; soit environ 1% de la population.» C’est un moment paradoxal où, enfin, la jeunesse romande se fait entendre («nous ne voulons pas d’un monde où la garantie de ne pas mourir de faim se paie par le risque de mourir d’ennui», selon le slogan de Lôzane bouge) mais aussi où elle se normalise.

Romands rock est saturé de ces mouvements contraires. L’anarchie et la subvention. Le terroir et le mondialisme. La tentation de la pop et son refus. Ainsi, Pascal Auberson occupe une place clé, même s’il n’est pas à proprement parler un rockeur, dans ce panorama. Dans une interview accordée à l’auteur, il explique comment il a échappé au succès, comment il a substitué les laboratoires mélomanes au papier glacé. Tous les triomphes suisses semblent s’obtenir par effraction: des dadaïstes sanctifiés, des expérimentaux qui, par surprise, touchent le grand public, Yello, The Young Gods, Stephan Eicher, Bernie Constantin. Dans un pays si riche, on se garde bien de désirer la reconnaissance du plus grand nombre.

L’argent possède aussi quelque vertu. Il permet à la Suisse romande, sise au cœur des plans de tournée européens, de voir défiler les divas étrangères. The Rolling Stones qui s’avancent sur le tarmac de l’aéroport zurichois, les photographes, la meute; Mick Jagger parle de drogue de synthèse et de sexe libre, avant de chanter au Hallenstadion pendant 40 minutes, avec un son affreux, des flics partout et des brigades canines. Le concert engendre «frustrations et tensions», précise Horner. Le rock bande mou, pendant longtemps, chez les Romands, sauf lorsque Claude Nobs l’invite. 1967, le tournant. Montreux Jazz Festival, les hippies, les piscines où les bains de minuit commencent à 17 heures. L’orgie par procuration d’un peuple qui voit défiler Led Zeppelin, Deep Purple, Black Sabbath ou Pink Floyd dans une station lémanique pour Anglaises à petits chiens.

L’influence des petites voix mutines

Il faut attendre longtemps pour que ce séisme (Paléo, aussi, quelques années plus tard) connaisse des répliques autochtones. En 1982, la création de Couleur 3 où un fou à lier, Jean-François Acker, démonte les tours. Ce sont des individus qui, à chaque fois, conquièrent le système. Ils créent des clubs: PTR, Fri-Son, le Bikini Test, la Dolce Vita. Des vocations éclatées, un mouvement éparpillé que le politique est bien obligé de suivre. Ce que Romands rock nous enseigne surtout, c’est que ce sont les hommes, les hommes seuls, qui font les révolutions culturelles. Comme ces petits gars de Lausanne qui, à la fin des années 1980, entrent en rap ou en électronique, créent des réseaux européens, font d’une ville excentrée, provinciale, un autre cœur pulsé. Sens Unik, Mandrax, qui n’ont pas attendu les aides, l’autorisation, pour défriser notre région.

Olivier Horner s’arrête à la fin des années 1990. Rien n’a changé, tout a changé. Il existe des supra­structures, comme la FCMA (Fondation romande pour la chanson et les musiques actuelles) qui a commandé ce livre; il existe des dizaines de festivals et des clubs dont les lignes budgétaires sont inscrites par les communes. Et pourtant, ce sont toujours des insolites chevaleresques, de petites voix mutines, qui fabriquent un destin musical à la Suisse romande. Laurence Revey, Miss Kittin, Fauve, Olivia Pedroli, Animen, Polar, tout un tas d’autres qui, en n’exportant qu’eux-mêmes, finissent par écrire une mélodie régionale.

Olivier Horner, Romands rock, Ed. Slatkine.

,