Il a plu du matin au soir, mardi, lors de la désormais traditionnelle Journée du cinéma suisse de Locarno. Si bien que, sans se consulter, le directeur de l'Office fédéral de la culture (OFC), Jean-Frédéric Jauslin, et le directeur artistique du festival, Frédéric Maire, tous deux Neuchâtelois, ont utilisé, chacun dans son discours d'ouverture, l'adage «mariage pluvieux, mariage heureux». C'est que les sourires étaient sur tous les visages: la qualité du cinéma suisse présenté à Locarno cette année, de La Forteresse de Fernand Melgar à Un Autre Homme de Lionel Baier, met du baume au cœur de toute la branche.

D'autant que l'avenir s'annonce radieux. Dans la matinée, la remise des prix de la Société suisse des auteurs, dédiés au développement de scénarios à venir, a salué des projets très excitants, tous romands: Hannibal, une fiction de Frédéric Mermoud et Jean-Stéphane Bron sur l'éviction de Christoph Blocher en décembre dernier ou, entre autres, On the Road, un documentaire de Pierre Morath sur la naissance du jogging et les tourments, méconnus, que connurent alors les femmes qui s'y adonnèrent.

La colère de Marco Solari

A midi malheureusement, dans le cadre d'un débat intitulé «Glamour! Carpets! Awards! What for?», l'ambiance a tourné à l'aigre. Le président du Festival de Locarno, Marco Solari, a ouvert la discussion avec une mise au point. Evoquant le remplacement prochain de son directeur artistique Frédéric Maire, il a, avec colère, répondu aux opinions des médias et des festivaliers, qui demandent un nouveau directeur et une équipe de programmation moins art et essai, et plus ouverte au glamour. «Il n'y aura pas de glamour et de tapis rouges ici, mais du contenu! Nous n'aurons pas, a tonné le président, de directeur qui se soucie du glamour. C'est la spécificité de Locarno, la condition sine qua non de sa survie. Et qu'importent les conséquences.» Présent lui aussi, Frédéric Maire a approuvé. Puis les deux hommes, appelés par l'arrivée du cinéaste Nanni Moretti, s'en sont allés.

Piqué au vif, le chef de la section cinéma à l'OFC, Nicolas Bideau, a rétorqué que le cinéma appartient à la société du spectacle et que Locarno n'a pas de valeur ajoutée actuellement: «Je trouve la distinction de Marco Solari complètement dépassée. Elle me fait mal. Elle induit en erreur. On a besoin de paillettes pour faire le lien avec le public. Le tapis rouge est un médiateur.»

A la surprise générale, comme dans une pièce de boulevard où les portes claquent, Marco Solari est revenu quelques minutes plus tard et le débat a tourné au procès du Festival de Locarno. L'un, Nicolas Bideau, défendant la voix de ceux qui demandent davantage de noms rassembleurs dans la sélection, est allé très loin en affirmant, dans sa ligne ultra-libérale, qu'il ne défendrait pas Locarno contre le festival très tape-à-l'œil de Zurich qui menace de subtiliser des sponsors: «Heureusement, c'est la compétition qui décidera et, au final, c'est le public qui y gagnera.» L'autre, Marco Solari, affirmant qu'il ne toucherait pas à la tradition de découverte de Locarno: «Nous ne céderons jamais.» La succession de Frédéric Maire promet d'être houleuse.