La danse contemporaine suisse appâte le chaland. Elle se vend sans complexe. En morceaux choisis, comme le suggère l'affiche des Journées de danse contemporaine suisse 2006, opération de promotion géante. Un carré de viande séchée ou de mortadelle pour appâter le programmateur. Depuis mercredi, 130 acheteurs potentiels hantent les salles, à Genève et à Lausanne. Ils viennent de France, d'Allemagne, de l'Europe de l'Est, mais aussi du Japon, pour faire leur marché.

Sur leur liste de commissions, il y a des noms qui ont déjà fait le tour du monde: Gilles Jobin qui reprend son Steak house, ou Guilherme Botelho avec son tout nouveauI want to go home. Mais aussi des moins connus: les jeunes Nicolas Cantillon et Laurence Yadi, qui étrenneront leur Climax, ou encore Estelle Héritier.

La scène chorégraphique suisse tape dans l'œil. Mieux, elle fait figure depuis 2002 de priorité culturelle nationale, comme l'a rappelé mercredi soir Pius Knüsel, directeur de Pro Helvetia. A l'occasion de la soirée inaugurale de ces Journées, il a souligné que le budget danse de la fondation bénéficiait d'une augmentation exceptionnelle de 3,4 millions répartis sur quatre ans, entre 2004 et 2007. Pour 2006, l'enveloppe totale est ainsi de 2,2 millions. But de ce coup de pouce: stimuler la diffusion, mais aussi et surtout contribuer à la mise sur pied de structures - scènes et école - à l'échelle du pays. C'est ce qu'on appelle le Projet danse, entreprise de longue haleine.

Il n'y a pas si longtemps, un tel scénario aurait paru surnaturel. Membre du conseil artistique qui a sélectionné les quinze compagnies à l'affiche de ces Journées, Claude Ratzé confirme: «Nous avons vu 120 spectacles en un an, c'est considérable dans un petit pays comme le nôtre. Il y a dix ans, cette profusion n'existait pas. Une plate-forme comme celle que nous organisons aurait été inconcevable.»

Attentive aux frémissements qui changent le cours de la danse à travers le monde, la Française Anita Mathieu dirige les prestigieuses Rencontres chorégraphiques de Seine-Saint-Denis: «Je suis frappée par la diversité de votre scène. Il n'y a pas une esthétique qui s'impose, mais une multitude d'univers très personnels. Vous avez un autre avantage: l'aide à la diffusion est importante, ce qui est intéressant pour nous programmateurs.»

Tout pour plaire, donc: des personnalités hors normes, comme le souligne Laurent Goumarre, programmateur de Montpellier Danse (lire ci-dessous); et une forte volonté politique. «Jusqu'à 2002, la danse était le parent pauvre de la culture, souligne Andrew Holland, directeur de la division danse à Pro Helvetia. Il y avait là une incongruité: depuis les années 90, des chorégraphes talentueux émergeaient, mais les structures étaient inexistantes. Nous avons voulu profiter de cet élan artistique pour remédier à la situation. Si nous voulons rester compétitifs, il faut nous doter d'outils solides.»

Moins chère que le cinéma et le théâtre, la danse aurait aussi ce rôle-là: servir d'ambassadeur à la Suisse en mouvement. «Cet art a un atout maître, poursuit Andrew Holland. Il ignore les barrières linguistiques.» Cette volonté de s'exporter, la plupart des chorégraphes la partagent. Sans débouchés extérieurs, pas de salut. Naguère, une pièce tenait l'affiche dix fois et on criait au miracle. Aujourd'hui, le chorégraphe est aussi un chef d'entreprise, soucieux de vendre son spectacle et de faire travailler ses danseurs. Preuve: du plus novice au plus chevronné, les artistes emploient un administrateur chargé de la diffusion. Ainsi, Estelle Héritier, 30 ans, à l'affiche des Journées de danse contemporaine avec son solo Pièces d'origine: «Je vais danser devant septante programmateurs, je mesure ma chance. Mais cela ne dispense pas d'un travail de démarchage au quotidien.» Laurence Yadi et Nicolas Cantillon, qui nettoient la danse de ses poncifs, ont eux aussi cette obsession: traverser les frontières. A peine né, leur Climax a l'assurance d'être présenté au Portugal ce printemps.

Alors voilà, les chorégraphes auraient intégré les lois du marché. Avec cet effet pervers peut-être: la nécessité d'enchaîner les pièces très vite pour satisfaire la demande. «Cela ne me gêne pas, s'amuse le Genevois Foofwa d'Imobilité, sidérant d'excentricité sur les plateaux. Je déborde d'idées. Pour moi, la panne de créativité, ça n'existe pas.» A la tête de sa PME, comme il qualifie sa compagnie Parano Fondation, Gilles Jobin n'a pas peur de la surchauffe. «Nous sommes très sollicités, tant mieux. Je suis dans un moment où on s'intéresse à mon travail. Alors profitons.»

Journées de danse contemporaine suisse 2006. Jusqu'au sa 21 janvier (http://www.journeesdansesuisse.ch).