Cinéma

Journées de Soleure: encore le blues de Berne

Les 54es Journées de Soleure se sont ouvertes avec un discours d’Alain Berset et «Tscharniblues II», sequel maladroit d’un brûlot amateur de 1979

Ces deux dernières années, les Journées de Soleure ont démarré avec le moral dans les talons. En 2017, c’était le jour de l’investiture de Donald Trump; en 2018, les résultats de la votation sur la redevance faisaient peser une menace sur tout le secteur audiovisuel. A chaque reprise, la qualité des films d’ouverture avait dissipé les ombres. Cette année, l’équation s’est inversée.

Troquant le bleu électrique de sa robe contre un bleu sombre comme la nuit des magiciens, Seraina Rohrer, directrice des Journées, a rappelé que chaque problème avait des solutions cinématographiques et politiques. Même son de cloche chez Alain Berset. Le conseiller fédéral a rappelé que le cinéma suisse traitait des grands thèmes contemporains: la migration dans Eldorado de Markus Imhof (nominé pour les Oscars), la guerre dans Chris the Swiss, le réchauffement climatique et les délires du génie génétique dans Genesis 2.0, la sexualité féminine dans #Female Pleasure ou l’aliénation professionnelle dans Ceux qui travaillent… Malheureusement, le film choisi pour lancer le rendez-vous annuel du cinéma suisse n’était pas à la hauteur de ces prestigieux exemples…

Utopies libertaires

Tscharnergut, à Berne, fut, paraît-il le premier quartier de tours bâti en Suisse. Bernard Nick, dit Bäne, son frère Brünu et leurs copains Stüfi, Ribi, Yves et Eggi y sont nés. En 1979, ils avaient 20 ans et, n’en déplaise à certains pisse-froid, c’est sans doute le plus bel âge de la vie. Ils grattent leurs guitares, traduisent Bob Dylan en bärndütsch et vilipendent la société. Ils expriment leur révolte dans Dr Tscharniblues. Face à l’objectif de la caméra super-8, c’est rock’n’roll attitude, grimaces, bouffonneries et gambades.

Foutraque et sympathique, cet impromptu de 38 minutes n’a pas laissé de traces impérissables dans la mémoire du cinéma suisse (il n’est pas référencé dans la banque de donnée de SwissFilms). Mais, présenté aux 15es Journées de Soleure, il remporte un tel succès qu’une seconde projection est programmée. Au crépuscule des seventies et des grandes utopies libertaires, le brûlot devait exprimer parfaitement l’air du temps.

Au sujet de cette édition du festival: Journées de Soleure: le cinéma suisse, si beau en sa vitrine

Quarante ans ont passé. Sur l’air de «Que sont-ils devenus?», Aron Nick, fils de Bäne, 34 ans, donne une suite au manifeste avec Tscharniblues II. Ce rarissime exemple de sequel suisse rameute les vieux potes – à l’exception de Brünu le gauchiste enragé, consumé par sa fureur de vivre. Bäne et Yves sont des instituteurs proches de la retraite. Eggi, le gros de la bande, divorcé, solitaire, pêche la truite, a une copine en Thaïlande et reconnaît l’échec de sa vie. Ribi perd son frère. Et Stüfi, eh bien, c’est le comédien Stephan Kurt, qui incarnait Papa Moll dans le film de 2017 consacré à ce personnage de bande dessinée chéri des petits Alémaniques. La vie, quoi. Ou, comme le chante Dylan, Life and life only (version bärndütsch indisponible)…

Rêves périmés

Bien sûr, les gars et les filles de Berne, de Soleure, de Lausanne et de Genève nés à la fin des années 1950 ressentent une forme de solidarité. Eux aussi ont empoigné des guitares et rêvé de changer le monde pour se réveiller un matin avec des douleurs articulaires. Cette désillusion universelle ne suffit pas à faire un film. Et l’on sait que consacrer un documentaire à ses parents, tentation répandue chez les jeunes cinéastes, n’engendre qu’exceptionnellement des réussites.

Faute de rigueur, Nick le jeune est incapable de sublimer ces histoires personnelles terriblement banales. Passé l’étonnement de voir ce que la vie peut infliger à de jeunes chevelus décontractés, on s’ennuie irrémédiablement. Les conversations oiseuses s’éternisent. Au milieu d’un entretien, Eggi reçoit un appel vidéo de sa copine exotique, la montre à la caméra en divaguant sur sa vie brisée en mille éclats… Ne fallait-il pas élaguer, supprimer cette pathétique ostentation de l’objet basané du désir, et recommencer l’entretien de façon serrée, ne garder que l’essentiel des témoignages?

Frasques flapies

Les copains enfilent des combinaisons en néoprène et se laissent flotter sur la rivière, car «la vie est un long fleuve tranquille» (en français dans le texte). Ils se construisent une hutte de sudation? Pourquoi? Quel intérêt? Et où sont les femmes dans ce monde d’anciens combattants de la cause des glandeurs insouciants? Quand on croit que le film est enfin terminé, Aron pose enfin à son père des questions sur sa mère décédée, mais c’est trop tard, on est fatigué des frasques flapies de ces vieux rebelles recensant leurs rêves périmés.

Les soirées d’ouverture des Journées de Soleure avaient été enchanteresses en 2017 et 2018, avec L’ordre divin, cette comédie sur le droit de vote des femmes suisses qui faisait croire au progrès social le jour même de l’intronisation de Trump, puis A l’école des philosophes de Fernand Melgar, qui montrait l’éclosion d’enfants murés dans leurs handicaps. Cette année, le festival a manqué la première marche.

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