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Les journées trop tranquilles de l’employé fantôme

Julien Bouissoux imagine une fable absurde sur un homme oublié par son entreprise en pleine restructuration

Voici six mois que Janvier, employé d’une grande entreprise, n’a reçu aucun dossier à traiter. Il est seul dans son bureau, au fond d’une impasse. Alors que nombre de ses collègues ont été licenciés, lui a été «oublié», passant entre les mailles du filet d’une restructuration à grande échelle. Son salaire continue de lui être versé automatiquement, mais personne ne se souvient de lui. Janvier, c’est le drame de la bureaucratie kafkaïenne, version douce. Une violence «blanche», invisible: la disparition forcée, mais sans éclat, une mise à l’écart insidieuse.

Quasi-révolutions

Mais comment continuer de se lever chaque matin, si c’est pour venir s’asseoir devant un bureau vide, où personne ne vous sollicitera? Janvier résiste comme il peut, occupe le temps, se met à écrire des poèmes, entame des lettres adressées à un ouvrier chinois, Wu Chen, qu’il imagine avoir fabriqué la photocopieuse du bureau. Il prend du plaisir à «éprouver sa solitude», même sa vie intérieure, présentée comme «riche», nous échappe en grande partie. L’anonymat a des avantages, comporte un certain confort. Si on l’a «oublié», il entend bien en retour se faire le plus discret possible.

Janvier est certes tenté par le changement, et ressent parfois le vertige de «nouvelles possibilités»: la devanture d’une agence de voyages, par exemple, fait battre son cœur, mais il ne pourra se décider, lorsqu’il y pénétrera, pour aucune destination. Il semble préférer l’immobilisme, même si de microchangements, dans sa vie, ont pour lui valeur de quasi-révolutions.

Notre frère, notre double

Assiste-t-on à une forme lente de suicide, ou au contraire à la naissance d’une conscience libre, qui s’affirmerait malgré tout? Rien n’est tranché, le personnage demeure en partie «illisible», et c’est là toute la force du récit de Julien Bouissoux, de son style sans pathos, ironique et faussement léger. Il manque toutefois au texte une forme d’empathie, une légère tension, ou le risque d’une écriture moins lisse. Un presque rien qui emmènerait le lecteur vers quelque chose de plus généreux, de plus vertigineux encore. Janvier deviendrait véritablement notre frère, notre double. Il quitterait «l’intention» pour s’incarner dans un corps de chair et de sang.

On avait découvert le personnage de l’employé fantôme dans le précédent livre de Julien Bouissoux, des nouvelles réunies sous le titre Une Autre Vie parfaite, aux Editions de l’Age d’homme, en 2014. L’histoire de Janvier y était ébauchée en 10 pages. Le Prix de la Fondation Edouard et Maurice Sandoz (FEMS) a permis à l’auteur (né en Auvergne et installé en Suisse, scénariste du film Les Grandes Ondes (à l’ouest) de Lionel Baier) de développer sa nouvelle en roman. La fable ainsi enrichie continue de hanter, longtemps après sa lecture, par sa dimension poétique et politique: peut-on exister au milieu des autres, si l’on ne «produit» rien, prenant le risque de contempler la vie nue, en train de s’écouler?


Julien Bouissoux, «Janvier», L’Olivier, 172 p.

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