Joy Harjo a été couronnée en septembre dernier Poet Laureate des Etats-Unis, poste honorifique de poète officiel attribué pour une année par la Bibliothèque du Congrès américain. C’est la première fois qu’un poète amérindien reçoit cette distinction. Née en 1951 à Tulsa en Oklahoma d’un père cherokee et d’une mère creek, Joy Harjo a déclaré partager cet honneur «avec les ancêtres et les enseignants qui m’ont inspiré l’amour de la poésie, qui m’ont enseigné que les mots sont puissants et peuvent changer les choses lorsque la compréhension semble impossible, et comment le temps et l’intemporalité peuvent vivre ensemble dans un poème». Auteure de dix recueils de poésie, elle est aussi chanteuse, saxophoniste, performeuse, plasticienne et enseignante dans différents programmes de creative writing aux Etats-Unis.

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Si sa poésie est encore peu connue en Europe, les Editions Globe ont pris le pari d’introduire la poétesse au public francophone avec la traduction d’un court texte autobiographique, Crazy Brave, des Mémoires parus en 2012 aux Etats-Unis. Un livre incandescent traversé de bout en bout par un «esprit de poésie». Il raconte le parcours tumultueux d’une Amérindienne «follement courageuse» («So brave you’re crazy», traduction en creek de son nom, Harjo) qui a longtemps lutté pour trouver sa place dans un pays où les «traumas liés à la colonisation et la déshumanisation» des nations indiennes demeurent à vif. Sans compter une vie familiale et amoureuse marquée par la maltraitance, les abus et l’alcoolisme. «J’ai bu pour annihiler ma vie», dit-elle.


Crises de panique

Le chant, le dessin, la photographie, le théâtre et l’écriture accompagnent Joy Harjo et l’aident à survivre dans ce long «voyage solitaire», parsemé de violentes crises de panique. «J’étais de feu et j’étais troublée par le feu de mon corps. Mon esprit trouvait refuge dans le royaume de l’eau.» A l’adolescence, elle vit une expérience libératrice, un «voyage collectif» cette fois, avec d’autres «Peaux-Rouges», comme elle l'écrit, à l’Institute of American Indian Arts à Sante Fe au Nouveau-Mexique. «Mon esprit a pu s’apaiser et se reconstruire dans les feux de la créativité.»

Plus tard, à l’université, elle a une révélation salvatrice grâce à une rencontre: «L’esprit de poésie est venu à moi» et «j’ai suivi la poésie». Jeune adulte, elle prend très activement part au mouvement de résistance et de renouveau de la jeunesse amérindienne des années 1970, dans le sillage du mouvement afro-américain des droits civiques.

Spiritualité ancestrale

Longtemps déboussolée, peu épargnée par une vie marginalisée, Joy Harjo a fait confiance aux quatre points cardinaux pour écrire ses Mémoires, récit d’une vocation. Quatre chapitres pour quatre directions: «L’est, la direction des commencements», «Au nord, les maîtres des rudes leçons de vie», «L’ouest, la direction des dénouements» et «Le sud délivre». Descendante d’une lignée de guerriers et de chefs indiens déportés en Oklahoma dans les années 1830, la poétesse a toujours cru en sa mission de «faire vivre des voix, des chants et des histoires du royaume des ancêtres».

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Son livre est un chant inspiré et métaphorique, dans lequel la poésie est une arme de beauté contre la violence, une mise en mots des silences et des tabous de l’histoire amérindienne. Comme une main amicale qui se tend vers l’Autre. Joy Harjo applique avec dignité l’enseignement de ses ancêtres: sagesse et compassion valent mieux que colère, honte et amertume. «J’ai laissé les pensées qui pardonnent, qui me pardonnent et qui pardonnent aux autres dans cette histoire, suivre les vagues de l’océan en prière.» Après la folie et le courage, elle trouve enfin l’espoir et l’apaisement, en se réappropriant une spiritualité ancestrale. «L’esprit de poésie» vaut toutes les victoires.


Récit

Joy Harjo

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nelcya Delanoë et Joëlle Rostkowski

«Crazy Brave», Editions Globe, 176 pages