Joy Sorman: «On a ridiculisé, humilié l’ours. Mais il est partout»

Après «Comme une bête», la romancière convoque denouveau le conte pour parler des animaux, de la manière dontnous les traitons, les vendons, les mangeons, les exhibons, les fantasmons. Elle glisse un homme dans la peau de l’animal

Genre: Roman
Qui ? Joy Sorman
Titre: La Peau de l’ours
Chez qui ? Gallimard, 158 p.

Notre rapport aux animaux, comment nous les traitons, les exploitons, les aimons, les mangeons, les fantasmons: c’est un thème inépuisable que la philosophie et les sciences sociales explorent depuis toujours. Les romanciers aussi s’emparent souvent de ce que Joy Sorman appelle un «fabuleux matériau littéraire». Elle en a découvert la richesse en écrivant Comme une bête (Gallimard, 2012), roman d’éducation d’un apprenti boucher. Le garçon développait une vraie passion pour la viande mais aussi pour les bêtes qui la fournissent, surtout les vaches. A la fois fortement sensuelle, voire onirique par moments, la fable était aussi documentaire – les bouchers qui l’ont lue en ont apprécié la précision hyperréaliste. Deux ans plus tard, voici Joy Sorman de retour avec un autre conte dont l’animal est le héros, La Peau de l’ours .

Le narrateur de ce récit est un être hybride, fruit du rapt d’une bergère par un plantigrade amoureux. Au bout de trois ans, les captifs sont libérés. L’ours est abattu, la femme ostracisée, envoyée au couvent, l’enfant vendu à un montreur d’animaux. Sous la peau de l’ours s’exprime une pensée d’homme, un homme capable de refus et d’autonomie du comportement, de jugement et de réflexion sur soi et les autres. Il va faire le parcours de ce que les humains réservent à ses frères animaux en captivité: exhibé dans les foires, animal de combat (réticent), bête de cirque, enfin enfermé dans un zoo puis disséqué par des savants à qui échappe son étrangeté. Lui et ses compagnons sont (mal) traités comme des marchandises, exploités, transbahutés, échangés, vendus, revendus, dé-naturés. Précis, documenté, le récit est aussi vibrant de sons et d’odeurs, comme cette très évocatrice scène de la vie nocturne du zoo.

Joy Sorman, fille de l’essayiste libéral Guy Sorman, agrégée de philosophie, plutôt située à gauche, a écrit des essais et des documentaires et se consacre aujourd’hui à la littérature, avec brio. Rencontre dans un café lausannois avec cette belle jeune femme énergique.

Samedi Culturel: Après «Comme une bête», «La Peau de l’ours»: pourquoi ce choix de l’animal comme héros de roman?

Joy Sorman: L’animal, c’est l’altérité absolue, c’est aussi un objet d’identification par son silence, le lieu d’une fascination primaire – attraction, répulsion –, donc une matière romanesque très riche. J’ai eu envie de creuser ce sillon, après avoir découvert les vaches dans Comme une bête. Mais ce n’est en aucun cas un combat. Il y a des sujets qui me préoccupent plus que les droits des animaux, pour lesquels je pourrais dépenser du temps et de l’énergie: les sans-papiers, le vote des étrangers. Je ne suis pas une militante, je n’en ai pas la prétention, et surtout pas dans un roman. Boys, boys, boys (Gallimard, 2005, ndlr), oui, était idéologique, un peu de mauvaise foi, comme souvent les premiers romans. Plus maintenant: pour moi, le roman n’est pas le lieu d’un discours autoritaire, mais celui de la beauté et de la poésie.

«La Peau de l’ours» commence comme un conte. Pourquoi cette forme?

Le conte me permet d’établir un pacte avec le lecteur, pour qu’il accepte ce narrateur qui a une sensibilité de bête et un cerveau d’homme. J’ai pensé au singe, mais c’était trop évident, trop anthropomorphe. J’ai alors découvert le magnifique ouvrage de Michel Pastoureau, L’Ours, histoire d’un roi déchu. Cet animal qui se tient debout, pratique la position du missionnaire et met au monde des petits désarmés, est trop proche de l’homme, c’est son malheur. Il a été diabolisé par l’Eglise, déchu de sa place de roi des animaux. C’est aussi un symbole de puissance virile, grand, velu, musclé: il faut protéger les femmes de sa séduction. On l’a ridiculisé, humilié. En même temps, il est partout, dans les histoires pour enfants, les peluches, c’est l’animal le plus populaire. Il offre une matière très riche, je n’ai pas eu à inventer!

Vous êtes-vous beaucoup documentée comme pour «Comme une bête»?

J’ai beaucoup lu sur le monde animal. Les écrits de Jean-Christophe Bailly, L’animal que donc je suis de Jacques Derrida m’ont aidée à approcher cette altérité irréductible. Pour écrire sur les monstres que mon «ours» côtoie au cirque, j’ai revu le film Freaks. J’ai parlé avec des soigneurs au Jardin des plantes. Mais la perspective a changé: leur projet consiste à sauver des espèces en danger. A l’époque où se situe mon livre, celle du cirque Barnum et des exhibitions de créatures monstrueuses, il s’agissait d’instrumentaliser les animaux (et les humains) pour fasciner le public.

Devant le spectacle de ses semblables trimballés à travers le monde, votre Ours parle de «communauté de déplacés». Faut-il lire votre roman comme une métaphore?

Je voudrais éviter ce genre d’analogies même si cela m’a traversé l’esprit. Voir dans mon personnage une figure du Juif errant, du réfugié, non, ce serait abusif, trop lourd. C’est plus furtif.

«Chaque homme a son animal», écrivez-vous. Quel est le vôtre?

J’aime bien regarder les vaches, mais non, je n’ai pas d’animal totémique. En tout cas pas un chat: je suis plutôt chien. Peut-être une loutre? Un paresseux? Un animal à poils, en tout cas (rire).

Allez-vous continuer à creuser ce filon animal?

Je crois que ce qui donne une cohérence à ce que j’écris, c’est le rapport au corps, à l’identité sexuelle. De livre en livre, j’aime aller dans des directions opposées pour découvrir des mondes éloignés de moi – architecture, corps de métier, pratiques sociales. L’altérité m’intéresse plus que la reconnaissance de moi.

Joy Sorman sera présente ce week-end au Livre sur les quais à Morges. Table ronde samedi, à 13h30, «Contes pour les grandes personnes».

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