Il y a des régions du monde où les débats font du bruit, beaucoup de bruit, et d’autres à l’inverse où ils procèdent à pas feutrés. La question de l’avortement en offre un exemple particulièrement fort. Aux Etats-Unis, elle structure aujourd’hui plus que jamais un pan essentiel des clivages qui déchirent le pays. Il n’y a qu’à voir comment la nomination d’un nouveau juge à la Cour suprême se polarise en grande partie là-dessus. Pas très facile à comprendre de notre côté de l’Atlantique, où le sujet reste confiné dans des sphères plutôt restreintes ou spécialisées. Le projet de loi qui est discuté en France en ce moment même n’a pas beaucoup fait parler de lui, même s’il propose des innovations non négligeables.

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Comment donc un droit acquis sur un sujet particulièrement délicat, qu’il ne viendrait plus sérieusement à l’idée de contester chez nous, peut-il donner lieu à un conflit de valeurs d’une telle intensité? La bigoterie supposée des Américains explique-t-elle tout? C’est sans doute avec une interrogation de ce genre à l’esprit que Joyce Carol Oates a entrepris son monumental Livre de martyrs américains, venu couronner il y a trois ans l’œuvre tentaculaire de la romancière américaine. Monument, comme on le dirait d’un tombeau, puisqu’il s’agit d’abord d’un livre de deuil pour des vies ratées ou fauchées. Bref, avortées elles aussi.

Une balle dans la tête

Joyce Carol Oates entendait visiblement se plonger au cœur du psychodrame américain, pour voir si on peut remonter à l’air libre. Pour ce faire, il faut l’aborder de l’intérieur des protagonistes qui le composent, en évitant tout manichéisme. C’est donc l’histoire de deux familles qui ne se connaissent pas, mais que relie un fil secret, ayant la forme d’un lien de sang. A la veille des années 2000, un militant anti-IVG, membre d’un groupe religieux, abat d’une balle en pleine tête le médecin-chef d’une clinique d’avortement de l’Ohio, bastion militant en plein territoire hostile. Le roman va suivre les destins parallèles de leurs deux filles respectives, condamnées l’une et l’autre à se reconstruire difficilement après les faits. Mais dans des contextes bien différents: l’Amérique des classes populaires du Midwest pour la fille du tueur pro-life, celle de la bourgeoisie cultivée tendance côte Est pour la fille du médecin pro-choice.

Alternative impossible

Vie vs choix, pour reprendre le langage des sentences judiciaires qui font ou défont l’histoire aux Etats-Unis. Mise noir sur blanc, et exprimée dans des termes aussi crus, l’alternative est impossible. Comment choisir? De fait, les deux «martyrs» à l’origine du roman, le tueur et le médecin, sont l’un et l’autre des jusqu’au-boutistes pleins de bonnes intentions, des idéalistes persuadés de la justesse de leur mission, au point d’être prêts à tuer ou à se sacrifier pour elle (ce qui n’est certes pas identique, mais là n’est pas l’essentiel ici). Incapables par conséquent de se parler et à plus forte raison de s’écouter. Ils sont éloignés l’un de l’autre par une distance plus vertigineuse que les millions de kilomètres du territoire nord-américain.

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Cette force de conviction qui les emporte et qui les aveugle simultanément, rien ne peut l’entamer, même lorsqu’elle est mise à rude épreuve. Comme lorsque le médecin apprend de sa mère qu’elle avait voulu avorter quand elle l’attendait, seul un incident de dernière minute lui ayant fait changer d’avis, et qu’elle lui demande alors: «Ai-je bien fait?» Il y a dans la vie une part d’indécidable et de contingent qui lui donne tout son prix, et qui devrait faire vaciller les vérités apparemment les plus solides. La certitude d’avoir raison sert bien souvent à remplir des vides. Elle condamne à une dangereuse solitude.


Extrait

Je voyais qu’il bâtissait son argumentation, choisissait ses mots. Car il avait reçu un choc, un choc physique… et il devait échapper aux conséquences de ce choc en employant des mots connus.
Ce qu’on ne connaît pas, rendu moins profond par des mots connus.
Il a dit: Tu aurais dû avoir la liberté de décider par toi-même, quel que soit le résultat ultérieur de ce choix. Le fait est là.
Vraiment? Il n’y aurait rien eu d’ultérieur pour toi… Tu ne serais pas né. Il n’y aurait eu qu’un… néant. Un vide
– Joyce Carol Oates, «Un Livre de martyrs américains», trad. Claude Seban, Philippe Rey, 2019