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Joyce Carol Oates tisse une trame sulfureuse à la lumière des neurosciences

La grande romancière américaine se penche au chevet d’un séduisant trentenaire frappé d’amnésie pour s’interroger sur la notion même d’identité. Mêlant intrigue amoureuse et connaissances savantes, «L’homme sans ombre» poursuit la quête de l’auteure sur les sentiers tortueux de l’âme humaine

Les neurosciences sont un continent encore mystérieux que les écrivains américains commencent à explorer, à la lumière des recherches les plus récentes. Richard Powers, par exemple, qui a construit tout un roman – La chambre aux échos, traduit en 2008 aux Editions du Cherche Midi – sur une maladie psychotique délirante, le «syndrome de Capgras», dont la victime, tout en étant parfaitement capable d’identifier la physionomie des visages, affirme envers et contre tout que les personnages de son entourage ont été remplacés par des sosies qui leur ressemblent parfaitement. De quoi épiloguer sur les questions de l’identité et de la mémoire, tout en interrogeant la part d’inconnu qui nous constitue secrètement.

Dans L’homme sans ombre, Joyce Carol Oates prend le relais pour aborder les mêmes sujets – aussi énigmatiques – avec le regard de l’écrivain, ce qui n’a pas empêché l’épouse du neuroscientifique Charlie Gross d’échafauder son récit sur une solide documentation. Quand s’ouvrent ces pages, en octobre 1965 à Philadelphie, nous sommes à l’institut médical de Darven Park en compagnie d’une jeune chercheuse de 24 ans, Margot Sharpe, «curieuse et avide de connaissance», dont le métier ressemble déjà à un sacerdoce.

Enquête acharnée

Ce jour-là, elle accueille dans son service un patient de 37 ans, Elihu Hoopes, un homme «au visage d’ascète séduisant». Lors d’un séjour sur une île d’un lac américain, il a été infecté par un virus redoutable qui a ravagé ses facultés intellectuelles de façon irréversible. Atteint d’une forme rarissime d’amnésie, il a conservé certains souvenirs mais, désormais, il ne lui reste qu’une mémoire immédiate très limitée, laquelle n’excède pas 70 secondes…

«Elihu Hoopes est prisonnier d’un présent perpétuel. C’est un être tournant en rond dans des bois crépusculaires: un homme sans ombre, contraint de percevoir le monde à travers une sorte d’épais rideau ou à travers les trous obstrués d’un masque», écrit Joyce Carol Oates. Et Margot Sharpe ajoute: «Pour ce patient, une grande partie de sa vie quotidienne est chargée de mystère. Où est-il? Qui sont ces gens qui l’entourent? Avec une mémoire à court terme si limitée, il ressemble à quelqu’un qui approcherait son visage d’un miroir jusqu’à le toucher, mais il reste incapable de se voir.»

C’est au chevet de ce spectre si singulier que va travailler Margot, pendant trois décennies. A cause de son amnésie, la connaissance de lui-même ne peut venir que des autres et la jeune chercheuse va s’y employer, multipliant ses enquêtes avec un zèle qui dépassera peu à peu les limites de la déontologie professionnelle. Pourquoi, au fond d’elle-même, se sent-elle si attirée par Elihu? Sous prétexte de délivrer sa mémoire, n’est-elle pas en train d’exploiter son handicap et de le manipuler sournoisement? Jusqu’où peut-elle aller, en endossant ce rôle de Pygmalion? A-t-elle le droit de fouiller dans son passé avec un tel acharnement et d’interroger ses proches avec une indiscrétion de détective?

Transfert et envoûtement

C’est ainsi qu’elle apprendra qu’Elihu, tout en brisant les cœurs, fut un farouche militant des droits de l’homme et un adepte de Martin Luther King, ce qui lui valut quelques mois de prison. Mais il y a aussi ces carnets sur lesquels il ne cesse de dessiner le profil d’une jeune noyée. Un traumatisme d’enfance refoulé? Margot veut à tout prix savoir.

Et lorsqu’il lui demandera, en toute innocence, presque machinalement, si elle fut un jour sa fiancée et si elle l’aime, elle ne se dérobera pas, elle ne le dissuadera pas, malgré la culpabilité qui l’assaille. «Qu’arriverait-il si l’on apprenait sa conduite si peu professionnelle, sa faiblesse? Elle doit briser le transfert et l’envoûtement», écrit Joyce Carol Oates avant d’imaginer la plus étrange des histoires d’amour, une histoire interdite entre Elihu le fantôme et cette chercheuse aux abois, déchirée par des désirs secrets dont elle n’ignore pas la perversité, face à un patient si démuni.

Portrait au vitriol

Que reste-t-il de l’identité d’un être quand sa mémoire l’abandonne? Comment vivre lorsque le temps s’est à tout jamais figé? L’amnésie n’est-elle pas l’antichambre de la mort? Mêlant les découvertes des neurosciences et de subtiles méditations sur les désordres des cœurs, l’auteure des Chutes – Prix Femina étranger en 2005 – renoue également avec l’un de ses thèmes favoris, le petit monde universitaire américain. De quoi nourrir de multiples digressions en portraiturant au vitriol le tout-puissant Milton Ferris, le directeur du laboratoire où travaille Margot: un imposteur doublé d’un prédateur sexuel et d’un minable plagiaire, qui finira quand même par obtenir un Nobel de médecine à force d’intrigues.

On ne compte plus les romans de l’insatiable Joyce Carol Oates. Mais elle parvient chaque fois à surprendre. Et à changer d’itinéraire tout en continuant, de livre en livre, à autopsier l’humain, ses pulsions les plus équivoques, ses dérives, ses dysfonctionnements psychiques et toutes les zones d’ombre qui pèsent sur son destin.


Joyce Carol Oates, «L’homme sans ombre», traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claude Seban, Philippe Rey, 395 p.

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