Gérard Genette. Bardadrac. Seuil, 454 p.

Bardadrac: un roulement de tam bour, un patatras énergique? Pas du tout: dans le lexique intime de Gérard Genette, un bardadrac est un «chosier», qui tient du barda et du havresac, un réceptacle à tout et n'importe quoi surgi de l'enfance pour accueillir les souvenirs et les regrets aussi. Pas tellement de regrets, d'ailleurs: Bardadrac est un dictionnaire privé extrêmement tonique, livré au public par un théoricien de la poétique et de la narratologie. Ceux qui ont étudié ou enseigné le français dans les dernières décennies du XXe siècle se souviennent avec respect, ennui ou effroi des Figures, des Métalepses et autres Palimpsestes de ce champion de l'analyse structurale.

Bardadrac est tout sauf intimidant. Un homme de 76 ans, qui a beaucoup voyagé, beaucoup lu, et très bien regardé, livre ses souvenirs dans un ordre alphabétique malicieux: «Les noms de mes chapitres n'embrassent pas toujours la matière», reconnaît-il. Ainsi, à «cravate», découvre-t-on quelques pages importantes sur le destin d'intellectuel de ce fils d'ouvrier protestant, conçu au moment de la crise. Les lecteurs de ses écrits théoriques savent déjà que Gérard Genette a le sens de l'humour, ils verront se dessiner, au fil des entrées, une figure attachante qui traverse l'histoire intellectuelle et politique du siècle dernier.

«Je ne suis pas ici pour raconter ma vie. Quoique.» Quoique, en effet: qui est Gérard Genette? Un enfant qui remplace un frère trop tôt décédé, le fils qui allait à vélo pêcher au bord de la Seine et de l'Oise avec un père bienveillant, l'étudiant «trotskiste puis stalinien» pour qui le marxisme fut «un bon investissement de travail», le rêveur aux beaux cauchemars, le cinéphile, amateur de séries B et de jazz. Et, surtout, l'amoureux du langage, le gardien des mots justes, le berger du sens, capable de se réjouir inlassablement des blagues les plus éculées.

Car Genette a vraiment tout fourré dans ce bardadrac. Beaucoup d'anecdotes de voyages académiques et privés, de souvenirs de campus, de colloques et de séminaires évoqués avec une discrète autodérision. Des paysages, routes de campagne, églises villageoises, lacs et rivières, qui donnent une douce image de la France des années 1950. Des choses vues réjouissantes, ainsi la dispute entre une dame frustrée et son petit chien dans le bus. Un éloge des gares, dont celle, «bifide», de Lausanne, «ce qui rend hasardeux de s'y donner rendez-vous».

Michel Foucault, Pierre Boulez, Jacques Derrida, Tzvetan Todorov, Louis Althusser et, surtout, Roland Barthes, dont Gérard Genette fut le «ghost writer», nègre éphémère: amis, maîtres, collègues traversent ces pages tout comme des figures anonymes rappelées par un de ces «charmes» mystérieux que la mémoire sait exercer. Et 24 pages de ces «Je me souviens» à la Perec qui savent si bien rendre l'esprit d'une époque: «Je me souviens des stations de radio «Sottens», «Beromünster» et «Monte Ceneri», dont on lisait les noms sur le cadran des vieux récepteurs à tubes.»

L'amateur de mots déviés s'enchante des «cuirs» (bouc hémisphère), collectionne les mots-valises («jargonaute»: virtuose du vocabulaire technique). Surtout, il collectionne les «médialectes», ces nouveaux avatars du français diffusés par la presse écrite, la radio, la télévision et Internet. Ils occupent une bonne cinquantaine de pages: qualificatifs obligés comme les recensait Flaubert dans son Dictionnaire des idées reçues («Agitation. Toujours stérile»); glissements sémantiques périlleux, amalgames, confusions, abus: «rivaliser», d'efforts ou de n'importe quoi, pour «redoubler», etc. Instructive leçon d'humilité! Genette apprécie aussi les «mots de la fin»: en réponse au «Ich sterbe» de Tchekhov, murmuré en allemand, voici le sien, qui clôt cet aimable dictionnaire: Zut.