Habitué à voir des tableaux de Rothko isolés, au sein des sections des musées dédiées à l'expressionnisme abstrait, le visiteur de la Fondation Beyeler à Riehen est surpris par la variété des couleurs – et des formes, du moins celles des Multiforms de la fin des années 40, aux teintes «presque extravagantes», selon le commissaire de l'exposition.

En effet, la perspective offerte par l'enfilade des salles permet une vision fulgurante de l'évolution de l'artiste, des premières toiles réalistes aux tableaux noirs sur noir, en passant par la parenthèse surréaliste. Cette diversité, alors que la postérité réduit trop souvent la production de Rothko aux masses rectangulaires flottant devant un fond monochrome, dote le travail de ce peintre «mélancolique», qui visait à atteindre la noblesse et la religiosité, d'une gaieté, mieux: d'une joie authentique.

Les efforts considérables du commissaire, Oliver Wick, qui a planché plus d'une année sur le projet, visent à restituer l'intimité voulue par Rothko entre ses tableaux, si possible un ensemble significatif réuni dans une même salle, et le spectateur.

Pour mieux réaliser ce «mariage» – la comparaison est due à l'artiste lui-même – on a renoncé aux panonceaux explicatifs, porteurs notamment du titre et des dates des œuvres, au profit d'un «guide du visiteur» distribué à l'entrée de l'exposition. Ainsi, ce visiteur n'est plus distrait par des données extérieures aux compositions picturales, somme toute de peu d'importance. L'accrochage, particulier, répond également aux vœux exprimés par l'artiste de son vivant: cet accrochage dense vise à susciter une atmosphère, «qui nous bouleverse», c'est encore Oliver Wick qui parle. On peut estimer contradictoires les formats monumentaux de la plupart des peintures et l'intimisme souhaité par l'artiste. Lui-même s'en est expliqué, estimant que les formats réduits créent une distance, qui s'efface dans les œuvres plus grandes. La lumière est limitée à 50 lux à Riehen. C'est peu, mais plus que la presque pénombre dans laquelle Rothko aimait plonger ses œuvres, parce qu'elle faisait paradoxalement ressortir leur luminosité propre. A cela s'ajoute l'espèce de vibration induite par l'éclairage zénithal et tamisé. Résultat: les couleurs sont amenées à «coller» aux yeux.

L'anecdote est révélatrice de Rothko: lors de l'exposition d'une Rothko Room à la Sidney Janis Gallery en 1955, il réduisait l'éclairage à chacun de ses passages dans la galerie, et le galeriste l'amplifiait systématiquement dès qu'il avait le dos tourné. Reconstituée pour la première fois à la Fondation Beyeler, grâce au rapprochement de quatre peintures émanant de collections dispersées, cette Rothko Room occupe un espace restreint comparable au «réduit» de la Sidney Janis Gallery, où Rothko avait choisi de créer un espace de pure peinture.

Une deuxième Rothko Room est recréée, celle qui fait partie de la collection permanente de la Phillips Collection à Washington. Oliver Wick rapproche la clairvoyance du collectionneur Duncan Phillips de celle d'un Oskar Reinhart en Suisse, mais Phillips manifeste plus de courage dans l'ouverture à l'esthétique contemporaine. L'accrochage de Riehen, très pensé, part d'un motif de l'œuvre de jeunesse, le métro new-yorkais, et conduit jusqu'à la quête d'absolu manifestée par les dernières peintures, précédant le suicide de l'artiste: ici et là, une semblable organisation des formes, un obscurcissement de la surface, où seule une contemplation attentive permet de détecter des nuances. Ce pouvoir contemplatif et visionnaire fut celui de Tirésias, figure mythologique qui est au cœur d'une peinture de la période surréaliste, personnage aveugle mais doué de voyance.

L'organisation de l'exposition qui ouvre ses portes ce dimanche, en collaboration avec la Fondation Miró de Barcelone, ne s'est pas faite sans difficulté: depuis la première invite de Beyeler au fils de l'artiste, Christopher Rothko, qui consistait à prévoir une «petite exposition» devenue gigantesque au fil des mois, les prix des toiles du maître ont littéralement explosé, passant d'un peu plus d'un million de dollars pour un tableau à une estimation qui tourne entre quinze et vingt millions. D'où une explosion, aussi, des tarifs imposés par les assurances, et une prudence accrue des prêteurs.

La gestation de la manifestation a porté d'autres fruits: une pièce, redécouverte chez un collectionneur, a permis de faire passer le nombre de toiles inscrites au catalogue raisonné de l'artiste de 832 à 833. Et un musée d'un pays aussi fermé que l'Iran, à Téhéran, a accepté de sortir deux grandes œuvres de ses réserves pour les prêter et les rendre à nouveau accessibles au public.

Mark Rothko, «A consummated experience between picture and onlooker».

Fondation Beyeler (Baselstrasse 101, Riehen (BS), tél. 061/645 97 00).

Tous les jours 10-18 h (me 20 h). Du 18 février au 29 avril.