Juan Diego Flórez, c’est le champion du bel canto. Le ténor péruvien chante bien sûr – et avec quel éclat! – mais il a aussi l’art de divertir le public. Il fallait le voir, jeudi soir, faire le pitre et glisser des commentaires entre les airs qu’il interprétait. Le public a fini par lui réserver une standing ovation au terme d’un récital au Victoria Hall de Genève, avec son fidèle et très bon pianiste Vincenzo Scalera.

Ironie et coup de glotte

Evidemment, ce pourrait être un show rodé, où chaque gag est calculé, mais Juan Diego Flórez se livre à la spontanéité du moment. Le voici qui part en coulisses chercher sa partition pour «Fuor del mar» d’Idoménée de Mozart – un air aux vocalises périlleuses! «C’est la première fois que je le chante en public. Vous allez voir comme c’est compliqué. J’aurais peur de me perdre dans ce labyrinthe.»

Il ironise sur le désir indompté d’Orphée qui cède aux appels d’Eurydice alors que celui-ci devrait y résister (deux airs extraits de l’opéra de Gluck). Il fait un petit coup de glotte – clairement audible! – juste avant la cadence finale de Una furtiva lagrima pour se nettoyer les cordes vocales. Puis il explique à l’audience combien un chat dans la gorge peut être embarrassant et ruiner une performance vocale… Et ainsi de suite.

Au-delà du pitre, c’est un grand chanteur qui s’exprime sur la scène. Les airs de Rossini sont superbes, faisant valoir ce timbre lumineux, svelte, diapré, aux vocalises affûtées. On a là un authentique ténor léger qui manie la demi-teinte, insuffle des élans de tendresse tout en libérant des aigus éclatants. On le sent plus en difficulté dans «Fuor del mar» d’Idoménée qui réclame un timbre plus vaillant (les vocalises étant un peu raides).

L’allemand ne lui vient pas naturellement, le très bel air de Tamino dans La Flûte enchantée sonnant plus «belcantiste» que mozartien. Mais quel sens de la ligne (y compris dans l’air de concert Misero! O sogno KV 431) et quelle beauté du timbre!

Neuf contre-ut retentissants

Outre Rossini («Vieni fra queste braccia» de La gazza ladra et «Ah, dovè il cimento» de Semiramide), on admire le lyrisme et l’intensité qu’il apporte à trois mélodies de Ruggero Leoncavallo. Il se montre pareillement habité dans deux airs extraits d’Orphée et Eurydice de Gluck où on croirait entendre un jeune homme transi d’amour. «Una furtiva lagrima» rayonne d’une mélancolie douce et fervente, sans afféterie, frais comme au premier jour alors qu’il l’a chanté un nombre incalculable de fois.

Et puis on est ravi de l’entendre dans cet autre tube qui lui sied à merveille, «Ah! mes amis» de La Fille du Régiment de Donizetti, couronné par neuf fameux contre-ut qu’il a promenés dans les plus grandes maisons d’opéra.

S’emparant de sa guitare, Juan Diego Flórez chante d’une voix suave le célèbre Cucurrucucú Paloma de Tomás Méndez, suivi de l’émouvante chanson José Antonio de la Péruvienne Chabuca Granda. Puis son pianiste revient sur scène pour entonner les premiers accords de «La donna è mobile» de Rigoletto de Verdi. Il l’interrompt pour dire: «Toutes les femmes, ici, se réjouissent d’écouter cet air. Si vous saviez ce que ça raconte! On y apprend que la femme est la pire chose, inconstante, frivole…»

Et c’est reparti pour des aigus étincelants. Tout cela est formidablement rafraîchissant, avec une once d’humour qui apporte de l’oxygène dans le monde très compassé de la musique classique.