Musique

Judas Priest, pas de repos pour les braves

Le poids des années et de ses tenues n’a aucune prise sur lui. A 66 ans, le mythique Rob Halford continue d’enchaîner les tournées avec son groupe. Il sera ce mardi à Zurich

Est-il bien raisonnable de se barder de clous et de cuir sur scène – une tenue d’une bonne quinzaine de kilos – alors qu’on vient juste de passer l’âge légal de la retraite? Et après quasi cinquante ans de carrière, peut-on encore se permettre de lâcher des titres comme Firepower et des paroles comme «evil never dies» («le mal ne meurt jamais») ou «children of the sun, dying one by one» («les enfants du soleil, mourant les uns après les autres»)? Il faut croire que oui: Judas Priest, le légendaire groupe de metal formé en 1969 à Birmingham, vient de sortir son dix-huitième album, et c’est l’un de ses tout meilleurs. Firepower, justement. Déluge de feu, en version française, sur lequel Rob Halford, son leader de 66 ans et véritable étendard du groupe, y chante et hurle mieux que jamais.

Cet homme-là est une figure culte dans le microcosme du metal. Avant tout par son fantastique répertoire vocal, qui court sur quatre octaves et lui permet toutes les évasions dans le territoire des aiguës. Un peu pour son look, aussi, au-delà des costumes évoqués plus haut: des bracelets SM, des bagues d’adorateur du démon, et une barbichette du diable, personnage omniprésent dans son univers. Une posture qui s’effondre dès qu’on l’entend parler. A chaque entretien, il étale son accent très distingué des Midlands, limite aristo, et une maîtrise de l’ironie en toutes circonstances. Les fans l’ont surnommé le «Dieu du metal», ou «Metal God», après British Steel, album référence sorti en 1980. Son ego est assez fort pour qu’il ait déposé ce nom telle une marque, parce qu’il l’adore et qu’il n’aimerait pas que «quelqu’un d’autre puisse aussi être appelé ainsi».

Réserve britannique

Mais il reste assez simple dans sa vie de tous les jours pour trouver ça un peu too much, comme il le précisait dans une interview donnée en 2007: «Très franchement, ça me met un peu mal à l’aise. J’imagine que ça vient de ma réserve toute britannique. Ça me fait plaisir d’être reconnu, pas de soucis, mais quand j’essaie de dire aux fans «OK, on peut passer à autre chose», il y en a toujours qui me relancent du genre «tu as changé ma vie» ou «tu m’as sauvé la vie». C’est quand même quelque chose de lâcher un truc pareil, non? C’est là qu’on voit à quel point les gens peuvent être passionnés.»

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Le groupe l’est toujours resté, lui aussi, malgré les turbulences. Il a pu résister à la pause à rallonge de Rob Halford entre 1991 et 2003, et aussi au départ de son guitariste historique K.K. Downing en 2011, qui a pris sa retraite définitive dans son manoir avec golf privé. Il a même su se régénérer en confiant les riffs et les compos à son remplaçant, le «jeunot» Richie Faulkner, 38 ans. Résultat: un album en béton armé qui sonne comme le plus lourd et le plus classique des Judas Priest, et un enthousiasme à toute épreuve.

Procès et non-lieu

«On n’est ni blasé ni cynique, on adore toujours ce qu’on fait», jure Halford. Même au cours du fait divers le plus terrible de son histoire, au mitan des années 80, lorsque deux jeunes Américains s’étaient suicidés après une surconsommation d’alcool, d’herbes et d’écoutes de leurs albums. Un drame de la misère sociale outre-Atlantique, mais les parents des victimes avaient attaqué le groupe en justice au motif de «messages subliminaux» et «incitation au suicide». Un procès surréaliste, où les vinyles du Priest étaient joués à l’envers par l’accusation pour démontrer que les références au diable allaient au-delà de l’argument marketing. La procédure avait duré cinq ans, pour un non-lieu logique.

Rob Halford est gay. L’œuvre du démon, là aussi, pour certains. Mais sans doute pas, puisque ça ne lui a jamais posé de problème au sein du groupe ni parmi ses fans. Derrière ses postures machos et viriles, le monde du metal est finalement plus tolérant que celui du sport – on attend toujours le premier coming out d’un footballeur ou d’un tennisman en activité. Le sien s’est produit presque par hasard, de son propre aveu, lors d’une interview sur MTV en 1998: «J’ai l’habitude de dire ce qui me passe par la tête, et là, c’est sorti tout seul: «Eh bien, en tant que gay, je dirais que…» Et puis j’ai entendu un grand bruit. Le producteur de l’émission venait d’en laisser tomber ses dossiers!»

Paranoïa

Il n’a jamais regretté et aurait même souhaité l’avoir fait plus tôt, comme il l’a confié au Guardian: «Au final, c’est la meilleure chose qui me soit arrivée. Mais j’ai vécu dans la crainte pendant si longtemps… Je pensais que ça allait me détruire, qu’on ne me regarderait plus comme un chanteur de metal, et que j’allais tuer le groupe dans ma chute. Une paranoïa, tout simplement. Parce que rien n’a changé: les ventes, les shows, l’attitude du public, rien.»

Il dit encore n’avoir jamais recherché ce statut d’icône gay, et estime que les médias le remettent systématiquement sur le tapis parce qu’il est chanteur dans un groupe de metal. Pareil pour les clous et le cuir: rien à voir avec ses préférences physiques ni ses fréquentations, le choix était d’abord dû au type de musique jouée. Sa vie affective n’a pas été plus trépidante que ça, d’ailleurs, si l’on en croit cet aveu fait voilà deux ans: «J’ai été célibataire pratiquement toute ma carrière. On parle beaucoup du mode de vie sexe, drogue et rock’n’roll. Alors d’accord, je joue du rock et j’ai eu ma période drogues…» Sinon pas grand-chose, apparemment.


Judas Priest, Firepower (Epic/Sony Music). En concert le 26 juin à Zurich, Samsung Hall.

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