Un film muet aujourd'hui, on le défendrait par principe. Pour affirmer que le cinéma qui prédomine n'est pas le seul possible. Heureusement, Aki Kaurismäki n'a rien d'un petit malin et Juha est donc avant tout le résultat d'un parcours singulier: comme une nouvelle étape logique d'une œuvre depuis longtemps tentée par le mutisme. Le cinéaste, encore plus autarcique au fond de sa Finlande qu'Ingmar Bergman, avait de bonnes bases pour remporter son pari. Pourtant, la réussite n'est pas totale.

Tiré d'un roman écrit au début du siècle, le film doit prouver qu'il n'est pas le pur produit de la nostalgie. C'est là qu'on sera plus dubitatif. Car cette histoire d'un brave paysan quitté par son épouse pour un maquereau de la grande ville est d'une banalité qui frise le simplisme. Il faut se rendre à l'évidence: les oppositions ville/ campagne, corruption/ innocence, malheur/ bonheur ne nous parlent plus comme au temps de Murnau. Apparemment conscient du problème, le Finlandais s'en tire par l'humour pince-sans-rire. Comme il y a dix ans dans Hamlet goes Business, on devine dans le traitement un double désir de jouer le jeu sans arrière-pensée et de s'en distancer. Résultat: l'innocence est effectivement perdue.

Kaurismäki truffe son film d'hommages plus ou moins discrets à ses auteurs préférés, de L'Aurore à Une partie de campagne et de Sirk à Fuller. Cinéaste original, il n'en imprime pas moins son propre style et le retour au muet lui permet de retrouver une expressivité maximale. Pourtant, c'est encore dans le rapport entre image et son que se joue l'essentiel. Mélodrame pris au pied de la lettre, Juha regorge de musique. Sans doute trop. Souvent, on voudrait qu'elle s'arrête, qu'elle cesse de fonctionner comme commentaire ironique. Par leur économie plus subtile, Tiens ton foulard, Tatiana et Au loin s'en vont les nuages faisaient bien mieux ressortir la dualité espoir désespoir qui est au cœur du cinéma d'Aki Kaurismäki.

N. C.

Juha, d'Aki Kaurismäki (Finlande 1998), avec Sakari Kuosmanen, Kari Outinen, André Wilms, Elina Salo.