Médias

Juice Rap News, le hip-hop contre la surveillance de masse

Ce petit groupe de rappeurs et activistes australiens a touché une audience mondiale

Lorsque le général Baxter, de l’armée américaine, est monté sur scène, vendredi 11 mars, lors du Logan Symposium de Berlin, il a été accueilli par des applaudissements. Un accueil étonnamment chaleureux, pour un représentant de la NSA américaine (National Security Agency, l’Agence nationale de la sécurité), à ce rassemblement de journalistes d’investigation et d’activistes engagés contre la surveillance de masse? Pas vraiment.

Le général Baxter n’existe pas. C’est l’un des personnages clés de Juice Rap News, une chaîne YouTube qui publie, depuis 2009, des vidéos d’actualité satiriques dans lesquelles le présentateur, Robert Foster, anime un bulletin d’informations en rap – un peu l’équivalent des «Guignols de l’info», le hip-hop en plus.

Historien engagé

Sur un beat simple, Juice Rap News couvre des sujets comme la crise de la zone euro, la surveillance de masse, les insurrections à Ferguson ou les Jeux olympiques de Sotchi. Le groupe est né à Melbourne, de la rencontre entre Giordano Nanni, qui écrit la plupart des sketches, et du rappeur Hugo Farrant, qui incarne Robert Foster à l’écran.

«Je suis historien de formation, mais je voulais m’engager davantage dans ce qui se passe aujourd’hui. Hugo m’a donné un canal pour tout ce que je voulais raconter», explique Giordano Nanni, qui a grandi en Italie, mais vit depuis vingt ans en Australie.

Le duo aux 13 millions de spectateurs de ses vidéos a en partie bâti son succès sur une ligne éditoriale résolument à gauche, et sur de gros succès d’audience pour ses vidéos consacrées à la surveillance de masse, qui les ont rendus populaires chez les défenseurs des libertés numériques. Julian Assange en personne a fait plusieurs apparitions dans les vidéos de Juice Rap News, aux côtés de deux personnages devenus emblématiques du show: le général Baxter, donc, et son pendant, le hippie paranoïaque Terence Moonseed, pour qui tout est complot. «Il y a un peu de Terence Moonseed en chacun de nous, estime Nanni Girodano. Comme tous nos personnages, c’est un archétype. Il trouve un écho chez toutes les personnes qui s’intéressent aux manières alternatives de penser, au New Age.»

Face à lui, le général Baxter représente la structure du pouvoir, et est conçu comme un défouloir. «C’est frustrant pour beaucoup d’activistes, qui ont le sentiment de se battre contre un ennemi invisible. Le voir sur scène, c’est cathartique pour notre audience. Il traite les gens de hippies. Et ils adorent ça!»

D’Assange à Chomsky

Outre Julian Assange, le show a accueilli plusieurs «stars», dont le linguiste Noam Chomsky, présenté comme un «oracle», dans l’une des vidéos les plus vues du duo. Lorsque Robert Foster lui demande si les médias sont responsables d’un lavage de cerveau à grande échelle, M. Chomsky lui répond simplement que «cette affirmation n’est pas sujette à débat». Très critique de la télévision, Juice Rap News a aussi ses personnages archétypaux dans les médias: Kenneth Oathcarn, le journaliste australien de l’empire de Rupert Murdoch – dépeint dans le show comme l’empereur de La Guerre des étoiles – et Brian Washington, de la chaîne américaine fictive MSMBS – pour «Mainstream Media Bullshit», «les conneries des médias dominants».

Pourtant, Juice Rap News a été financée, pendant plusieurs années, par une chaîne de télévision, et pas n’importe laquelle: Russia Today (RT), la controversée chaîne conçue comme la «CNN russe». «Nous ne parlions pas de la Russie avant cet accord avec Russia Today, mais nous nous sommes dit que nous avions désormais une obligation morale de nous moquer d’elle», s’amuse Giordano Nanni.

«Nous avons donc créé le personnage d’Ivan Sakhamarov, pour nous moquer du slogan de RT – «Question Everything», que nous avons transformé en «Question Everything, Except Putin». Un mois après, la Russie envahissait la Crimée, et cela devenait notre plus gros sujet d’actualité. Au crédit de RT, ils ont passé sur leur chaîne YouTube toutes nos vidéos, y compris celle sur la Crimée.» Sur le compte de la chaîne russe, les vidéos sont précédées d’une simple mention expliquant que ce programme ne «reflète pas nécessairement l’opinion de RT».

Colonialisme et capitalisme

Avec le temps, Juice Rap News s’est professionnalisée, et est devenue une occupation à temps plein pour ses auteurs. Après six ans de vidéos, le groupe a décidé de faire une pause – se réunissant à de rares occasions, comme lors du concert du 11 mars à Berlin.

«Il y avait une forme de routine qui s’installait, et Hugo avait d’autres projets personnels qu’il voulait développer, raconte Giordano Nanni. Mais c’est une décision positive, et The Juice Media continue: nous allons garder la perspective et l’analyse, ce que nous appelons «le Juice», mais enlever le rap.» Le «Juice» est aussi une vision politique fermement établie. Giordano Nanni a fait une thèse sur le colonialisme britannique au XIXe siècle. «J’aurais pu être professeur d’histoire. Depuis 2009, et le début de Juice Rap News, j’aurais pu écrire treize articles scientifiques, qui seraient restés coincés derrière un paywall et auraient été lus par une poignée de personnes. J’aurais une carrière… A la place, 13 millions de personnes ont vu nos vidéos, et j’aime à penser que nous avons davantage contribué à la société en faisant Juice Rap News.»

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