Isaac Goldemberg. La Vie à crédit de don Jacobo Lerner. Trad. de Catherine Martin-Gevers. Anatolia-Editions du Rocher, 342 p.

«À partir de 1930, une fois ses illusions évaporées en d'innombrables gouttelettes de fatalisme et de crises spirituelles, après qu'il eut pris la décision d'ouvrir le lupanar de Jésus Maria, Jacobo s'était rarement montré à la synagogue.» C'est une histoire de Juif errant, très errant même puisque cela se passe quelque part en Amérique du Sud, que Jacobo Lerner arrive de Russie, qu'il finira plus ou moins fou, hanté par le dibbouk, le démon, de son ami, feu son ami, Léon Minsky, assassiné au détachant pour lessive et mort sans sépulture après avoir annoncé le débarquement imminent des troupes nazies. Un juif errant qui, en somme, bat la campagne après avoir abandonné un enfant que sa mère, fille de notable catholique, prénommera Jésus et qui sera élevé très chrétiennement par ses tantes et grands-parents. Le père, lui, après avoir quitté le lugubre et sanglant village de San Sebastian, gagne la capitale, s'y fait escroquer par son frère, tombe amoureux de sa belle-sœur et se fait harceler, presque au mariage, par la sœur de celle-ci, tout en devenant bientôt, en association, patron d'un bordel. Et en renonçant peu à peu à son vœu le plus cher: assister un jour à la bar-mitsvah de son fils. Mais quand on s'appelle Jésus…2

Pour raconter cette vie à crédit (titre original: El Nombre del padre), qui va de désastres en occasions manquées, Isaac Goldemberg, qui appartient à la sans doute très rare catégorie des écrivains juifs péruviens enseignant au College University de New York, use de tous les stratagèmes et collages: monologues intérieurs des différents personnages qui révèlent au grand jour la profondeur de leur misère et la violence de leurs obsessions et douleurs, récits blancs, intitulés «Annales» et qui ont la froideur de rapports de police, extraits terre à terre ou grandiloquents, réclames et petites annonces comprises, de la feuille locale Le Journal de San Sebastian ou de la plus universelle mais non moins loufoque et collaborationniste revue Ame hébraïque qui pousse «les coreligionnaires» à devenir «citoyens de ce pays qui vous accueille», tout en faisant profil bas et évitant la trop systématique profession de colporteur, source de haine et de détestation.

D'invraisemblables couples mixtes – «Pardonne-moi d'avoir fait don de mon corps à un hérétique qui blasphème ton nom et descend des philistins qui t'ont fait souffrir sur la croix, Seigneur, fais au moins un effort pour comprendre ma situation», s'écrie ainsi la femme chrétienne et aveugle de Léon Minsky –; un curé de village, le Père Chirinos, tout droit sorti des flammes de l'Inquisition; des docteurs humanistes ou charlatans; des coups d'Etat à toutes les pages; des sanglots, des récriminations, des monstruosités, il y a tout cela dans ce «grand roman moderne sur le vaste chaos judaïque» publié grâce aux bons soins et recommandations de Mario Vargas Llosa. Et d'étranges supputations et fantasmes publiés en exclusivité pour Ame hébraïque: que les Indiens par exemple seraient des juifs venus par le Groenland puis le Mexique. Preuves à l'appui: «L'incrédulité manifestée par les Indiens face aux enseignements des missionnaires» et attribuable «à l'atavisme juif», «la grande similitude entre les sandales et les vêtements utilisés», «le geste habituel consistant à lever les bras au ciel comme pour ajouter plus de vérité à une affirmation, selon la tradition des prophètes d'Israël».

Un grand chaos, oui, fait d'envolées mystiques, de rêves, de cauchemars, de paranoïa et de folie, où l'on dialogue par exemple avec une araignée avant de la manger. Et que les ridicules explications médicales, dans Ame hébraïque, du Dr Rabinovitz n'épuisent pas, parlant d'une «hérédité neuropathique» chez les juifs, «une psychose plutôt morale qu'intellectuelle» mais «accrue par un labeur intellectuel excessif», une «anxiété morale qui dégénère en phobie» avec «crainte de sombrer dans la folie» et «incapacité de vivre». Car mieux vaut sans doute un gros livre qu'une mince ordonnance, surtout quand tout s'achève par un miracle de compassion et de réconciliation.