La Juive était si populaire il y a un siècle que Proust a pu, dans la Recherche, baptiser un de ses personnages d'après l'air vedette de l'opéra, «Rachel quand du Seigneur». Lorsque Paris a inauguré l'Opéra de Charles Garnier, en 1875, c'est de La Juive qu'on a donné des extraits.

Dès sa création en 1835, l'œuvre de Fromental Halévy devint un modèle du grand opéra à la française, où chœurs majestueux, défilés de figurants et ballets interminables avaient pour mission d'exprimer la puissance de l'institution et du public qui s'y pressait.

Mais en 1934, rideau. Après plus de 600 représentations, La Juive disparaît de l'affiche. Moins par référence à son thème que par changement du goût, l'opéra cédant au cinéma le pouvoir d'épater le grand public.

L'Opéra Bastille lui offre aujourd'hui une éclatante résurrection, après des productions à Venise, New York ou Vienne, annonciatrices ces dernières années d'un retour en grâce.

Malgré les problèmes qui ont pesé sur la première (grève des éclairagistes) et la deuxième représentation (indisposition du ténor), ce spectacle remporte un succès populaire qui témoigne d'une restauration réussie.

L'affaire est pourtant délicate. Car la musique de Halévy, si elle a séduit Berlioz et Wagner, se donne rarement les moyens de transcender son sujet. Et celui-ci peut prêter à des sorties de route: l'opéra met en scène un Juif vengeur, avare et acrimonieux, Eléazar, et sa fille Rachel, que la foule des chrétiens ne cesse de vouloir éliminer, avec des paroles que l'Histoire a rendues intolérables (le cri du chœur à la fin: «Nous sommes débarrassés des Juifs!»).

Gagner par le chant

Résistant à la tentation d'une actualisation impossible, le metteur en scène d'origine libanaise Pierre Audi a préféré baigner ce manifeste pour la tolérance dans un univers atemporel, mais sans évacuer, dans les costumes, un parfum d'années 30 suffisant à évoquer l'horreur à venir. Pour le reste, une immense construction de tubulaires métalliques, au centre du plateau, symbolise à la fois la cathédrale de Constance en 1414, où l'action prend place, et la prison où père et fille terminent leurs jours.

L'ouvrage a été coupé d'un bon quart, et le chef israélien Daniel Oren est l'artisan le mieux inspiré de cette production réduite à quatre heures: sa baguette est nerveuse et délicate, aussi peu pompeuse que possible. Mais débarrassé de l'emphase décorative qui faisait le succès du genre (le bruit des chevaux, à l'époque, couvrait l'orchestre), l'opéra doit surtout gagner aujourd'hui par le chant, qui exige du quatuor principal des moyens écrasants. Le ténor américain Neil Shicoff, qui a défendu pendant des années le rôle d'Eléazar, le chante comme un procès en réhabilitation, avec une passion militante, mais la voix, fatiguée et durcie, ne passe qu'en force. L'inverse du ténor John Osborn, qui fait un prince Léopold splendide de grâce et d'éclat. Annick Massis est d'une virtuosité étincelante en princesse délaissée et la soprano italienne Anna Caterina Antonacci, au sommet de la distribution, est une Rachel fabuleuse de flamme et de sensibilité, surplombant les difficultés du rôle avec une autorité de grande tragédienne.

La Juive, Opéra Bastille, Paris, jusqu'au 20 mars.