Il y a des maîtres du suspense, ceux qui savent faire monter la sauce. Donda, le très attendu nouvel album de Kanye West, aurait dû sortir le 24 juillet. Puis le 20 août. Puis ce vendredi 27 – date qu’Apple Music conteste. Sur sa page Instagram, Kanye West, qui souhaite désormais se faire appeler Ye, a partagé hier un triptyque photographique énigmatique suggérant que l’album paraîtrait le soir même. «Prêt à être déçu encore une fois», lâche un fan dans les commentaires. Quand trop d’attente… tue l’attente?

Lorde gère mieux son calendrier. En juin dernier déjà, après quatre ans de silence, la chanteuse révélait Solar Power, single de l’album du même nom… le jour d’une éclipse solaire. Hymne à la douceur estivale, Solar Power a toute sa place parmi les «aoûtiens» – aux côtés des brises fraîches de Steve Gunn ou du Midwest mélancolique des Américains de The Killers.


Lorde, le ciel, le soleil et la mer

Ça commence par de doux arpèges de guitare, des flûtes enjôleuses puis une voix moelleuse qui sussure («maintenant je suis seule sur une île venteuse/dans le divorce complexe des saisons/je ne prendrai pas l’appel si c’est le label ou la radio»): Lorde. Oui, celle-là même qui explosait les ondes en 2013 avec Royals, réquisitoire électro-pop lancinant contre les clichés du star-system. Huit ans et un album plus tard, la Néo-Zélandaise revient sur le poids de la célébrité… mais de loin: à 24 ans, elle s’est exilée sur les plages son pays natal, loin de l’agitation et des excès toxiques de L.A. C’est là qu’elle a composé Solar Power et ça se sent: les beats acides ont laissé place à un accompagnement folk-acoustique, quasi hippie (Lorde parlera de son «album weed»). S’il émane du single une énergie radiante, le reste a plutôt la couleur d’un coucher de soleil. Sur des mélodies apaisées et contemplatives, Lorde raconte comment, malgré l’apocalypse environnementale (Leader of a New Regime) ou les pertes de repères de sa génération (le très réussi Mood Ring), elle parvient à vivre dans le présent. Un message un peu léger, tout comme le son qui manque ici et là de vitamine D (d’autres diront éteint). Mais Lorde va bien, et on est content de l’entendre: c’est contagieux. Virginie Nussbaum

Lorde, «Solar Power» (Universal Music)


The Killers, la mélancolie leur va bien

Un bon groupe de power-rock capable de trousser des mélodies certes efficaces, mais guère obsédantes: on doit bien avouer que, jusque-là, The Killers ne nous semblait guère indispensable. Or voici que le groupe formé il y a une vingtaine d’années du côté de Las Vegas publie un album, le septième, totalement enthousiasmant. Il aura fallu une pandémie pour que le quatuor emmené par Brandon Flowers ralentisse enfin le tempo pour se frotter à l’americana et explorer des territoires plus apaisés et mélancoliques. Face à l’annulation de leur tournée et aux incertitudes liées à la crise sanitaire, le chanteur a décidé de se lancer dans l’écriture et l’enregistrement d’un album-concept dans lequel, partant de son enfance dans la petite ville rurale de Nephi, dans l’Utah, il explorerait la vie dans le Midwest. Le résultat, fortement influencé par Bruce Springsteen et parsemé de témoignages oraux de citoyens et citoyennes américains évoquant leur quotidien, est stupéfiant. Les Killers n’avaient jamais été aussi séduisants, Flowers évoquant même la britpop de James sur quelques titres plus enlevés. Stéphane Gobbo

The Killers, «Pressure Machine» (Islande Records)


Steve Gunn, flâneries au sommet

Une dégaine de serpent, un incroyable regard de prédateur, un guitar hero au jeu tout en sobriété: Steve Gunn coche depuis toujours toutes les cases pour devenir une pure icône de la scène indé. Il a cependant mis un temps fou à se lancer en solo, la faute à une confiance plus que limitée à l’envol de la vingtaine. Du coup, il est resté bienheureux planqué derrière des pointures: des sessions studio avec Kurt Vile, ou à la production pour Michael Chapman. Reste que ce songwriter hors normes ne pouvait rester dans l’ombre trop longtemps, et le voilà désormais inarrêtable en électron libre. Après son merveilleux The Unseen In Between en 2019, il revient ce mois-ci avec Other You, un sixième album enregistré à Los Angeles plutôt que dans sa Philadelphie natale. Il en découle une ambiance bien plus aérienne et éclairée que lors de ses précédents essais, avec des subtilités de compositions là encore irréelles. «Cet album est plus moi, moi à mon niveau le plus confiant, le plus à l’aise», a-t-il avoué à Rock & Folk. On serait bien embêté s’il fallait en sortir un seul sommet tant chacun des 11 titres plane très haut, avec une deuxième moitié de format en montée permanente. Définitivement le genre de disque qui se lance en intégralité, avec interdiction absolue de l’interrompre en cours de route. Philippe Chassepot

Steve Gunn, «Other You» (Matador Records)


Sepultura, entre quatre murs

Qu’est-ce qu’on peut bien faire quand on a l’habitude de cracher des décibels et qu’on se retrouve confiné à la maison pour cause de confinement généralisé? Possibilité 1: se morfondre. Possibilité 2: proposer à des amis de faire encore plus de bruit ensemble – fût-ce en configuration délocalisée. C’est cette dernière qu’ont choisie les doux dingues de Sepultura (à qui l’on doit, rappelons-le, d’avoir fait du Brésil, à l’exception peut-être du président Bolsonaro, un pays de métalleux) en invitant, pour réinterprétation d’une large partie de leur répertoire, toute une série de dos argentés du thrash metal des Amériques: Scott Ian (Anthrax), Phil Rind (Sacred Reich), Alex Skolnick (Testament), etc. Ça cisaille, ça dégomme, ça swingue aussi: c’est une fête pleine de bonne humeur bourrue contre la glu virale ambiante. Le tout avec, en prime, une ragaillardissante reprise de l’Orgasmatron de Motörhead. Philippe Simon

Sepultura, «SepulQuarta» (Nuclear Blast Records)


Silance, douces morsures

«Sauter dans le vide, vibrer et vivre». Dans son premier EP, sorti en 2020, Stéphanie raconte ce jour où elle a pris son flow sous le bras et plongé dans le grand bain musical. La Lausannoise écrivait déjà des poèmes pour elle-même, entre deux jobs alimentaires – mais c’est une victoire aux Créatives BPM, un concours sous forme de battle féminine, qui donne à cette autodidacte le courage de se lancer. Devenue Silance (celui dont elle est sortie), Stéphanie bidouille à l’ordinateur des pistes électro-urbaines, terrestres mais éthérées, pour soutenir sa prose. Mi-rap mi-chanson, ses déclamations intimes et imagées défient les normes, disent les désillusions amoureuses, les colères qui grondent, les casseroles et les démons qu’on traîne. Sous l’ombrelle du label Two Gentlemen, Silance, 27 ans, vient de publier un nouvel EP. Une Créature en trois titres qui, sur un piano mélancolique ou un tapis de synthés, croque sans détour les questions identitaires ou le temps qui passe. Une Créature à son image: directe, tranchante, qui ne s’excuse ni de ressentir ni de le dire. «Monstrueuse» et fière. On le sent, la bête affûte ses canines: on a hâte de la voir mordre encore plus fort. Virginie Nussbaum

Silance, «Créature» (Two Gentlemen)


Les Jukebox précédents

Juillet: Leon Bridges, John Grant, Anika…

Juin: Wolf Alice, Silly Boy Blue…

Mai: Georgio, Squid, Colleen…