Selah Sue, boule à facettes soul

En 2011, Raggamuffin, tube à la patine reggae et au flow explosif, envahissait les ondes. Le monde découvrait alors Selah Sue, Flamande au timbre chaud et éraillé comme il faut, assurance détachée et groove seventies, de quoi se voir proclamée fissa nouvelle diva de la soul – et faire le tour des scènes européennes, jusqu'en première partie de Prince. Suivront un autre disque, deux enfants puis un hiatus de 7 ans, Selah Sue préférant quitter la folie du showbiz pour investir la cellule familiale et soigner sa santé mentale fragilisée. La trentaine, Sanne Putseys est de retour avec un nouvel album et une annonce: elle va mieux. Fini les démons intérieurs et les anti-dépresseurs, ces anesthésiants qu'elle dépeint dans le très dansant Pills. Surtout, comme tant d'autres avant elle, l'artiste empoigne la musique comme une thérapie et ce double opus comme une exploration de toutes celles qui la composent – «la Selah Sue angoissée, celle qui culpabilise, celle qui s’autocritique», selon ses mots. Et tant pis si certains alter égos décontenancent. Persona s'ouvre ainsi sur un rap, beat animal et scansion féroce: «Je suis reine en mon royaume», lâche-t-elle. Un royaume foisonnant où la soul, régnant toujours en maîtresse, se mâtine à l'envi de jazz, d'éléctro ou de hip-hop (collectionant les rappeurs dont Damso). Eclectique au point de nous égarer ici et là, Persona n'en reste pas moins un cri de liberté, un nouveau départ, un signe que la vie gagne. Selah Sue est tout ça à la fois. V. N.

Selah Sue, «Persona» (Because)

Father John Misty, quai des brumes

Vous les connaissez, ces moments où le temps s’arrête à l’écoute d’une nouvelle chanson. Quelques notes, et on sait tout de suite qu’elle va rester dans nos mémoires, dans l’histoire ou ailleurs. Alors, quand se lance The Next 20th Century, on part dans un état de lévitation immédiat par son mélange de grâce et de talent brut. Sept minutes bouleversantes, qu’on fait rejouer sur le champ et qui viennent, hélas, renforcer les regrets qui tombaient régulièrement à l’écoute de ce nouvel opus. Parce que cette composition est la toute dernière d’un album qui nous laisse sur notre faim. Et pourtant: Father John Misty est devenu, en moins de dix ans, une icône absolue du monde «indé». Un charme démentiel, même avec son crâne fraîchement rasé, un sens de la scène inimitable, et une voix d’un érotisme à peine soutenable. Il a su s’échapper de son ancien personnage de folkeux dépressif (J. Tillman, cinq albums dépouillés), pour devenir le plus indomptable des crooners. Avec deux essais absolument parfaits enchaînés en moins de deux ans: Pure Comedy (2017) et God’s Favorite Customer (2018). Alors pourquoi a-t-il voulu ici poser son album façon belle époque? Quel intérêt a-t-il trouvé à multiplier les cordes pour saturer l’ambiance? On perçoit malheureusement un petit côté roue libre, trop sûr de son talent, recette qui ne peut pas fonctionner après ses deux éclats précédents. Un assoupissement nécessaire avant son retour au sommet? On brûle d’envie de le croire… Philippe Chassepot

Father John Misty, «Chloë and the next 20th Century» (Bella Union)

Wet Leg, reines de la flemme

C’est une des success stories les plus explosives de l’année, et elle commence avec... un meuble de jardin. L’été dernier, Chaise longue, le premier single de Wet Leg, envahissait le monde. Un pop-rock indolent, voix monocorde sur riff frénétique, chantant les louanges de la paresse («On the chaise longue/all day long/on the chaise longue»). Rajoutez un clip façon Petite Maison dans la prairie sous champignons et vous obtenez un phénomène viral – 16 millions d’écoutes sur Spotify, une des journaux et compliments d’Iggy Pop himself. De quoi prendre au dépourvu Rhian Teasdale et Hester Chambers, pré-trentenaires originaires de l’île de Wight qui s’étaient lancées un peu pour la blague. D’ailleurs, elles ont choisi «Wet Leg», expression qui décrit les Anglais du continent venus s’installer sur l’île, surtout parce qu’elle peut s’écrire en émojis. Mais si leur premier album est infusé d’humour, les 12 titres n’ont rien d’une farce. Sur un post-rock minimaliste très nineties, le duo raconte ses expériences de millennials comme une série d’anecdotes absurdes. La mélancolie, la désillusion y croisent les sous-entendus les plus suggestifs. «En tant que femme, votre seule valeur, c’est à quel point vous êtes jolie ou cool. Nous, nous voulons être loufoques et un peu grossières!» ont dit les intéressées sur France Inter. Elles offrent une bande-son post-adolescente aux après-midi d’été languissants – bonne nouvelle pour le rock anglais, à qui le flegme va résolument bien au teint. V. N.

Wet Leg, «Wet Leg» (Domino)

Le bel éveil de Quidore

Un projet d’indie-rock à l’atmosphère éthérée. C’est ainsi que se présentent les quatre Genevois de Quidore alors que sort sur le label Les Attitudes leur EP Cobalt. Enregistrés en mars 2021, les six titres de ce premier effort dévoilent un songwriting élégant loin des territoires plus arides qu’aurait pu laisser présager ce titre emprunté à un métal bleuté qu’on a tous dans sa poche – il est une composante essentielle de nos smartphones – et dont l’extraction n’est pas un modèle de durabilité… Dans le clip de leur single Grey Nature comme sur la pochette de Cobalt, les musiciens apparaissent d’ailleurs dans des combinaisons blanches pour défendre un message écolo. Quidore pour éveiller les consciences…
Un chanteur à la voix ample et expressive, une guitare mélodique et un piano conquérant, un batteur au frappé syncopé: la musique du groupe genevois a cette qualité de ne pas être traversée d’influences évidentes – il y a là le lyrisme délicat d’une certaine pop anglaise (Withdraw), des échappées plus rock
(No More), des arrangements flirtant parfois avec le côté évanescent du post-rock (Grey Nature) ou osant un pas de côté vers le jazz (Stormy Night). Une jolie découverte. S. G.

Quidore, «Cobalt» (Les Attitudes). Vernissage le 23 juin à Genève, l'Ecurie.

Destroyer, le beau bizarre

Dan Bejar est le plus singuliers de tous les artistes qu'on a pu croiser jusqu'ici. Par son physique à part, déjà: une masse hors norme, une crinière folle entre fourrure et ferraille, et un regard aussi intense qu'indéchiffrable. Une voix indéfinissable, aussi, qu'il s'est évertué à pousser au-delà de la limite juste pour emmerder ceux qui la trouvaient gênante. Et puis il a fini par se calmer un peu, parce que dans le combat contre le monde, à la fin, c'est toujours le monde qui gagne. Voilà dix ans qu'il sort des albums moins rugueux, avec son Kaputt de 2011 comme étendard «grand public», même s'il faut le dire vite. Mais il reste singulier car toujours embarqué dans une nouvelle voie impossible à anticiper: jazzy en 2015 avec Poison Season, ou new wave façon New Order avec Ken en 2017. On le retrouve cette fois dans une lessiveuse bricolée à base de disco, de basse bien lourde et de morceaux hypnotiques. Un essai compliqué à catégoriser dans lequel les amoureux du Canadien adoreront se vautrer avec un faiblei ncurable pour ses exercices de simplicité – tel All my Pretty Dresses – comme ses échappées audacieuses – Tintoretto, mais quel délire. Pour information: Labyrinthitis est le nom savant qui désigne les vertiges provoqués par les problèmes d'oreille interne. Destroyer pensait en être victime, dans un auto-diagnostic totalement loufoque. Quelqu'un devrait lui rappeler que c'est plus simple encore: il est en déséquilibre permanent, et doit absolument le rester. P. C.

Destroyer, «Labyrinthitis» (Bella Union)

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