A chaque saison sa playlist. Si juin a tendance à favoriser les tubes dansants et sucrés, en décembre, c’est Noël qui fait le DJ. Il suffit d’entrer dans un magasin pour s’en rendre compte: tout n’est que cloches, grelots, giboulées de neige et traîneaux. Un genre en soi, devenu presque incontournable pour le musicien anglo-saxon – des Jackson Five à Sia, tous ou presque ont un jour sorti un «Christmas album», fait de reprises (plus ou moins réussies) de Jingle Bells ou de compositions originales.

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Si habituellement, les mélomanes de la rédaction vous proposent leurs coups de cœur musicaux mensuels, ils ont cette fois fouillé dans les cartons (de guirlandes) pour sélectionner leurs albums de Noël favoris. Histoire de varier des éternels Wham!, Mariah Carey et Michael Bublé, petite plongée, éclectique et historique, dans la hotte du Père Noël – des pépites pour accompagner la décoration du sapin ou une fondue aux chandelles…


Bing Crosby, rêves blancs (1945)

Si les albums de Noël avaient un maître, ce serait lui: Bing Crosby, chanteur-acteur américain des forties, fumeur de pipes, timbre moelleux de baryton. D’abord parce que son album Merry Christmas sortait en 1945 déjà. Et parce qu’y figure en bonne place White Christmas, qui deviendra le single le plus vendu de tous les temps avec 50 millions de copies – sans compter les innombrables reprises. Signé du compositeur Irving Berlin, la balade conjugue rêves de plaines enneigées et mélancolie, emmitouflés dans un doux manteau de violons. Crosby prouve alors l’improbable: voix de crooner et Nativité se marient à merveille. D’autres ne tarderont d’ailleurs pas à le suivre, Frank Sinatra, Dean Martin ou encore Elvis Presley en tête, aux efforts tout aussi convaincants. En 1977 lors d'un show télévisé qui lui est dédié, Crosby s'alliera même à... David Bowie pour revisiter le classique Little Drummer Boy - duo devenu mythique. Mais Merry Christmas, tout en rondeur et jovialité – que viennent dynamiser les Andrews Sisters, notamment sur un rebondissant Jingle Bells – reste une référence du genre. Quant au son grainé du micro, il ajoute encore au charme. On en redemande, entre la bûche et le café. Virginie Nussbaum

Bing Crosby, «Merry Christmas» (Decca Records).


Beach Boys, les guirlandes et la plage (1964)

On savait les Californiens spécialistes des pochettes ringardes, mais ils sont allés ici un cran plus loin avec cette séance photo au-delà du kitsch. Comme un avertissement pour faire fuir l’auditeur. De fait, ce septième album studio s’écoute en toute légèreté, comme une fin d’année, tant le génie de Brian Wilson ne s’était pas encore décanté à l’été 1964. D’abord cinq compos originales pour ouvrir, dans l’esprit première époque avec chœurs et canons, puis sept standards repris à leur sauce avec orchestre symphonique en appui. Sans doute a-t-il été conçu pour de mauvaises raisons: ce «Christmas album» est une réponse au A Christmas Gift for You from Phil Spector, sorti en 1963, sur lequel Brian Wilson devait jouer du piano, avant de se faire virer pour cause de niveau insuffisant. Pas sûr que les amoureux de Pet Sounds s’y retrouvent, donc. A noter pour les fans de guirlandes et de surf music: les Beach Boys avaient voulu remettre ça en 1977, avec Merry Christmas from the Beach Boys. Leur label avait décliné, avant de ressortir l’intégralité de leurs chants de Noël en 1998 sur une compilation nommée Ultimate Christmas. Philippe Chassepot

The Beach Boys, «The Beach Boys Christmas Album» (Capitol Records).


Aimee Mann, de la neige en été (2006)

Aimee Mann avait 8 ans lorsque en 1968, Frank Sinatra enregistrait Whatever Happened to Christmas, sublime ballade mélancolique composée par Jimmy Webb. En 2006, l’Américaine, qui s’était fait un nom en composant sept ans plus tôt la bande originale du virtuose Magnolia de Paul Thomas Anderson, la reprenait divinement sur One More Drifter in the Snow, album de Noël qui est bien plus qu’un album de Noël. Si vous aimez les kitcheries, les mélodies pop sucrées parfois jusqu’à l’écœurement, passez votre chemin. Ce disque d’Aimee Mann, qui réunit quelques standards – mais pas les plus connus et c’est une bonne chose – ainsi que deux inédits, est une merveille de folk chaloupé et de swing sensuel. Au milieu des années 1980, la bassiste et chanteuse officiait au sein du groupe new wave ’Til Tuesday. Avant cela, elle avait débuté au sein d’un gang punk… Ceci expliquant peut-être cela, One More Drifter in the Snow explose (mais en douceur) les codes des «Christmas songs». On y entend même de la guitare hawaïenne… Un disque de Noël qui sent l’été, fallait le faire! Stéphane Gobbo

Aimee Mann, «One More Drifter in the Snow» (SuperEgo).


L’anti-sinistrose de Memphis Records (2020)

Le label indépendant basé à Londres a pour habitude d’organiser des spectacles de fin d’année en lien avec Noël, événements bien évidemment annulés pour cause de pandémie en 2020. Refusant de céder à la sinistrose, il a demandé à ses plus beaux fleurons d’écrire des compositions originales ou de se faire plaisir avec des reprises de leurs choix. Une liberté qu’ils ont utilisée de la meilleure des façons, puisque les dix titres sont tous à leur place sur cette fantastique compilation, bien loin des mièvreries qui polluent parfois cet exercice. Au rayon des incontournables: la Britannique Rachael Dadd et son délicat We Built Our Houses Well, écrit avec l’aide de la rockeuse This Is The Kit; la reprise tendance krautrock du Have Yourself A Merry Christmas de 1944 pondue par The Phoenix Foundation; et la sublime inspiration de la Californienne Jesca Hoop, qui a réussi l’exploit de reprendre le White Winter Hymnal des Fleet Foxes en lui ajoutant une belle touche de mélancolie hivernale. Philippe Chassepot

Multi-artistes, «Lost Christmas Compilation» (Memphis Records).


Low, ça sent le sapin (1999)

Un journaliste américain a dit de cet album qu’il était le seul disque de Noël qu’un hérétique pourrait écouter. Le cas de Low est, c’est vrai, intéressant: c’est un des rares groupes «indie» à s’avouer croyant (ses leaders, Alan Sparhawk et Mimi Parker, sont mormons). Mais son esthétique de la transcendance n’a que peu à voir avec celle des chœurs de Sainte-Cécile: Low, c’est de la chanson de ténèbres, du tragique blême, un art de la lenteur et du très peu – les spécialistes parlent de slowcore. Ce Christmas est de la famille, il mène au sacré par des chemins de traverse. Il y a des reprises: le Blue Christmas d’Elvis Presley devient une bande-son lynchienne, Little Drummer Boy est transfiguré en un long nuage shoegaze (on est très loin de la version de Nana Mouskouri). Et il y a des chansons originales, comme ce terrifiant If You Were Born Today, qui nous dit que si Jésus était né à notre époque, on l’aurait certainement assassiné avant qu’il ait pu faire le moindre bien («We’d kill you by age 8», disent les paroles). Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. Philippe Simon

Low, «Christmas» (Kranky).


La Nouvelle-Orléans, où tout est fête (1997)

Nashville, Liverpool, Rio de Janeiro… Il y a comme ça des villes dont la simple évocation provoque d’irrésistibles envies de musique. La Nouvelle-Orléans en fait partie. La métropole de Louisiane, sublimée par le majestueux Mississippi, est même plus qu’une ville de musique. Berceau du jazz, elle EST la musique, tout simplement! Depuis le milieu du XIXe siècle, son influence a été déterminante dans le développement des musiques populaires. Elle a d’ailleurs eu droit à sa série, Treme, au lendemain des plaies béantes laissées par le passage de l’ouragan Katrina en 2005. A La Nouvelle-Orléans, tout est prétexte à la fête. Si Mardi gras y est une institution, Noël y est tout autant célébré. Parmi les innombrables aubades et sérénades hivernales qui y ont été enregistrées, retenons cet album piloté par l’immense Allen Toussaint (1938-2015): les 13 titres de A New Orleans Christmas sont une invitation non pas au recueillement, mais à la célébration païenne, entre jazz, blues, swing et fanfare – quelle merveille que ce Santa’s Second Line version New Birth Brass Band. Stéphane Gobbo

Allen Toussaint & Friends. «A New Orleans Christmas» (NYNO Records).


Le conte musical de Monsieur Jack (1994)

Lorsque les habitants de la ville d’Halloween, guidés par le mélancolique roi des citrouilles Jack Skellington, se mettent en tête de kidnapper le Père Noël pour prendre le contrôle de sa fête, le fiasco est assuré – et les cadeaux finissent par attaquer les enfants à qui ils sont destinés. Sorti tout de droit de l’imaginaire torturé de Tim Burton, le film d’animation L’Etrange Noël de Monsieur Jack doit son succès autant à sa réalisation en stop motion qu’à sa bande originale. Composée par Danny Elfman, devenu un ténor du genre un peu par hasard après avoir écumé les scènes à la tête du groupe new wave Oingo Boingo, elle porte pratiquement à elle seule l’histoire de ce conte musical aussi cauchemardesque qu’émouvant. Les puristes apprécieront la version anglophone, avec un Jack campé par Danny Elfman lui-même. Ceux qui souhaiteraient faire découvrir ce récit à leurs jeunes enfants, sans le long métrage qui pourrait les traumatiser à vie, se rabattront sur la version francophone. Prenez toutefois garde, parmi ces mélodies se cachent de nombreux vers d’oreilles qui reviendront éternellement hanter vos sifflotements. Vous voilà prévenus. Alexandre Steiner

Danny Elfman, «Tim Burton’s The Nightmare Before Christmas – Original Motion Picture Soundtrack» (Walt Disney Records).


Ella Fitzgerald et les anges (1967)

Noël en musique est souvent synonyme de grelots déchaînés et de rennes à nez rouge. Mais aussi, on a tendance à l’oublier, de chants sacrés, ceux qui résonnent sous les voûtes d’églises chaque 24 décembre. Ella Fitzgerald n’a pas voulu trancher – quelle chance! Après un séculaire et festif premier album de Noël en 1960, la jazzwoman a choisi d’invoquer les mélodies célestes dans Ella Fitzgerald’s Christmas. Accompagnée d’une harpe et de flûtes, de cordes légères et de chœurs solennels, elle revisite avec sobriété mais ferveur les classiques du genre (O Holy Night, Joy to the World, The First Noël) mais aussi de nombreux hymnes inconnus des oreilles francophones. Sur les 27 titres que compte l’édition deluxe, on reconnaît çà et là le balancement du jazz, comme un clin d’œil. Mais c’est la voix d’Ella Fitzgerald, chaude et assurée, qui nous enveloppe. Jamais Silent Night n’aura été plus divine berceuseVirginie Nussbaum 

Ella Fitzgerald, «Ella Fitzgerald’s Christmas» (Capitol Records).


Douceurs chez Death Row (1996)

Le rapport entre le couloir de la mort («Death Row») et Noël ne va pas de soi, pas plus que le fait de réunir des figures du gangsta rap sur une galette destinée à être dégustée pendant les Fêtes. Cela n’a pas empêché le plus important label de l’âge d’or du hip-hop, cofondé par Dr Dre et le sulfureux Suge Knight, de s’essayer à l’exercice en 1996. Le disque clôt alors une année difficile pour Death Row Records, qui vient de perdre Dr Dre sur fond de tension avec son associé, puis 2Pac, décédé le 13 septembre à Las Vegas après une fusillade. Mais parlons musique et festivités: si l’ouverture confiée à Nate Dogg et Snoop Dogg, Santa Claus Goes Straigth to the Ghetto, s’inscrit dans la pure lignée du genre, le reste des 16 pistes laisse une large place aux classiques revisités à la sauce R&B, comme White Christmas ou Silent Night, avec au micro Danny Boy, Michel’le ou encore le groupe féminin B.G.O.T.I. Une manière pour Death Row de mettre un peu de douceur dans son univers passablement violent. Vendu à 200 000 exemplaires, le disque reste un ovni dans l’univers du rap, dont l’ensemble des recettes a été reversé à des œuvres de charité. Alexandre Steiner

Multi-artistes. «Christmas on Death Row» (Death Row/Interscope).


Jamie Cullum, du swing en cadeau (2020)

Vous connaissez sûrement cela: vous écoutez un nouvel album pour la première fois et, pourtant, les chansons vous paraissent déjà familières, réconfortantes, comme de vieux amis retrouvés. Les anglophones appellent cela des instant classics. C’est l’effet que m’a fait The Pianoman at Christmas, sorti pour les Fêtes par le chanteur et pianiste britannique, Jamie Cullum. Gouaille pop et swing merveilleux, Cullum plane au-dessus d’un gros big band de 57 musiciens. Il réinvente plutôt bien le genre, sur la base de compositions originales qui rendent ouvertement hommage aux plus fameuses réussites. Beautiful, Altogether rappelle par exemple la façon dont Nat King Cole envoyait The Christmas Song, et Jamie Cullum pose partout dans son disque des harmonies qui sont comme des échos aux imparables tubes fredonnés depuis un siècle sous le sapin. On se croirait dans une party avec un Dean Martin ou un Sinatra qui monterait sur le piano en accélérant le tempo. Les cuivres pétaradent, le romantisme est partout, avec une pointe de dérision heureuse. A la fin vous dansez dans votre salon, et par les temps qui courent, c’est cadeau. Aïna Skjellaug

Jamie Cullum, «The Pianoman at Christmas» (Island Records).


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