Comme de coutume, décembre aura distillé son lot d'albums de Noël - Norah Jones, Kelly Clarkson, et même Eagles of Death Metal ont agité les grelots. Outre les mélodies au sucre glace, et maintenant que All I Want For Christmas a été remisé à la cave pour les douze prochains mois, il est temps de jeter une oreille à ce que cette fin d'année a produit de mieux.

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Dans la hotte de ce dernier Jukebox en 2021: une promenade sur les sommets enneigés du Tibet avec la bande originale de La Panthère des neiges, par Ellis Warren et Nick Cave; les volutes stratosphériques de Beach House; ou encore les fusions intrigantes du quatuor genevois Tout Bleu. Bonne écoute, et bonne année!


Beach House (US), en apesanteur

Malgré son nom de scène, plutôt que le sable et la mer, Beach House fait rêver à l'immensité du ciel. Depuis 2004, ce duo de Baltimore distille sa dream pop infusée de synthés flous, de guitares agiles, de mélodies éthérées et enveloppantes. Une puissante machine à sensations - au point où, l'an dernier, son tube de 2015 Space Song réermergeait sur TikTok... illustré par la vidéo d'une famille américaine entrant en lévitation dès ses premières notes. Après avoir convoqué une hardiesse, une énergie plus expansive que jamais dans leur dernier album, Alex Scally et de Victoria Legrand (nièce du compositeur français Michel Legrand) reviennent et déclinent leur huitième en quatre volets, dévoilés à un mois d'intervalle jusqu'à février. Les deux premières salves, huit titres au total, sont déjà disponibles et concentrent le meilleur de Beach House. Collaborant pour la première fois avec un ensemble de cordes en live, le groupe construit des univers denses, bourrés d'effets reverb énigmatiques et d'orgues cinématiques. Sur ces toiles envoûtantes flottent en apesanteur les mots de Victoria Legrand, qui racontent des moments suspendus, des rêveries, des regrets. Il suffit d'écouter Once Twice Melody, balade portant le titre de l'album, pour sentir dans l'air la langueur d'un jour d'été, une nostalgie dont on peine à identifier l'origine. Là est la magie de Beach House: toucher à l'intime et au transcendantal, au plus grand que soi. Embarquement immédiat pour une odyssée cosmique. Virginie Nussbaum

Beach House, «Once Twice Melody» (Sub Pop)


Neil Young (US) pour conjurer l’hiver

En février prochain, Harvest aura 50 ans. Il sera alors temps de célébrer comme il se doit un album majeur, un chef-d’œuvre absolu, qui, deux ans après le déjà très grand After the Gold Rush, faisait de Neil Young un musicien précieux, capable de concilier comme personne la rage fiévreuse du rock’n’roll et la mélancolie boisée du folk. Un demi-siècle plus tard, le natif de Toronto, devenu fervent militant écolo, n’a rien perdu de sa fougue. Eternel adolescent de 76 ans fidèle à son chapeau Fedora, ses boots et ses chemises à carreaux, le voici qui nous offre un solide 41e album studio, Barn. Qu’attendre, en 2021, de Neil Young? Le chanteur nous a déjà tant offert, sa discographie est tellement inépuisable que, fort honnêtement, la sortie de Barn tient plus de la sympathique péripétie que de l’événement. Or dès la première écoute, il faut se résoudre à admettre que oui, le «Canerican», comme il se définit lui-même sur la chanson du même nom, signe là un nouveau disque hautement recommandable. Barn propose une superbe collection de morceaux folk aux accents blues – traversés de deux déflagrations rock (Heading WestHuman Race) – qui se profilent comme de fidèles compagnons d’un hiver qui s’annonce maussade et peu propice à la fête. Lorsque, en fin de disque, Neil Young entame de sa voix de contre-ténor des prairies un Don’t Forget Love à vous fendre l’âme, l’émotion est intense. Stéphane Gobbo

Neil Young and Crazy Horse, «Barn» (Reprise)


Nick Cave et Warren Ellis (US) traquent la «Panthère des neiges»

En mars, Nick Cave et Warren Ellis livraient leur Carnage, album puissant et contrasté (parmi nos coups de cœur de 2021). Mais ces inséparables signent aussi, en marge des Bad Seeds, de nombreuses B.O. de films et séries – The RoadTrue Detective ou Wind River, thriller de 2017 sur un meurtre dans une réserve indienne du Wyoming. Ils renouent aujourd'hui avec l'immensité glacée en mettant en musique La Panthère des neiges, documentaire (en salles) de Marie Amiguet et Vincent Munier. Accompagné par Sylvain Tesson, ils se sont lancés sur les traces du félin, ombre mouchetée sur les hauts plateaux du Tibet. Une ode au sauvage qui a fasciné le duo. «Le film méritait d’avoir sa propre voix musicale, selon Ellis. J’ai réservé cinq jours et j’ai demandé à Nick s’il pouvait venir une journée pour écrire une chanson thème et jouer un peu de piano. Il a vu le film et est resté quatre jours.» On n'est donc pas surpris de découvrir treize titres qui retranscrivent parfaitement le mystère, le calme suspendu, la beauté insaisissable de la nature et de ses résidents. Comme des empreintes dans la neige, les morceaux les convoquent furtivement, tout en cordes majestueuses (L'Attaque des Loups) et orgue lancinant (Antilopes). Nick Cave donne même de la voix dans le splendide We Are Not Alone, qui mêle piano et méditations sur notre place dans le monde, «buisson plein d'yeux ardents»... L’occasion de rappeler que les observants et observés ne sont pas forcément ceux qu'on croit – et que l'homme n'est pas (encore) seul en son royaume. V. N.

Nick Cave & Warren Ellis, «La Panthère des neiges» (Invada)


Les portes grandes ouvertes de Tout Bleu (CH)

Chez Tout Bleu, tout est toujours surprenant. De ce quatuor genevois (POL, Naomi Mabanda, Luciano Torella et Simone Aubert), le nom saisit déjà: «tout bleu», c’est le désir d’un ciel, mais c’est aussi l’invocation à en faire disparaître les nuages et le constat simultané de l’existence préalable d’une pénombre. Et qu’a-t-on dans Otium? Une fusion parmi les plus intrigantes qu’il soit donné d’entendre, alliage d’électronique (les machines de POL) et de ce qui l’est moins (la voix et la guitare d’Aubert, le violoncelle de Mabanda, l’alto de Turella). Otium propose des phases dans lesquelles on voit se dessiner des paysages qu’on dirait orientaux, mais soutenus par un sens de la motorisation qui fait le plein dans le jerrycan du krautrock et dans la besace du minimalisme propulsif de Terry Riley. A d’autres moments, des rythmes en tubulures soutiennent une guitare qui vous déplace vers l’oued. A d’autres encore surgissent des monstres – c’est le cas de Ce sera, brève mais significative éructation qui traverse l’expérience d’écoute. Qu’est-ce qui maintient tout ça sur ses pieds? La profondeur des racines exhumées, et la présence de Simone Aubert. D’une voix respectueuse de l’équilibre, à la fois pythie accueillante et pur instrument, elle mène cette barque à quatre comme on se promène dans un lysergique maîtrisé: «Dans le chaos du monde, n’ayons l’ère de rien», chante-t-elle en entamant Otium, et c’est un mot d’ordre pour les temps qui courent trop vite. Philippe Simon

Tout Bleu, «Otium» (Bongo Joe/Zamzam)


Dans la tête de Roddy Ricch (US)

Son nom ne vous dit rien? Vous connaîtrez forcément le refrain de Rockstar, flow solide sur arpèges de harpe. Avec son compatriote DaBaby, Roddy Ricch signait l'an dernier le raz-de-marée de l'été, variation autotunée sur la violence armée – à la fois gimmick des rappeurs et gangrène américaine. Malgré les apparences, Roddy Ricch, 23 ans, n'est pas un pur produit TikTok. C'est à force de mixtapes que le Californien se fait remarquer, avant de sortir son premier album en 2019 - sa tête de gondole, le titre The Box, a été nominé aux Grammy Awards et vient d'être certifié diamant. Sur sa lancée, Rodrick Wayne Moore de son nom de ville publie ce mois-ci une deuxième fournée, Live Life fast. Qui commence... en appelant au calme. Sur un piano mélancolique, Roddy philosophe. «J'ai réalisé que j'ai vécu à toute vitesse, je veux prendre mon temps. Le temps, c'est l'objet de luxe le plus cher au monde. Quelque chose que tu dépenses et que tu ne récupères pas, sans jamais savoir combien il t'en reste.» Un jeune fougueux devenu sage... mais pas trop. Comme entre deux feux, le rappeur alterne l'éternelle (disons lassante) ritournelle bling-groupies avec des éclairs d'introspection, sur ses responsabilités de père, la musique comme exutoire, ses pensées suicidaires... et même un message vocal de sa grand-mère. Réputé énigmatique, Roddy Ricch offre dans ces 18 morceaux une série de beats redoutables, une palette musicale honorable ainsi qu'un plan sinueux de son expérience du succès – cette lame à double tranchant. V. N.

Roddy Ricch, «Live Life Fast» (Atlantic)


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