Le mois d’octobre est le mois des citrouilles… et des grands retours. Adele, Angèle, Stromae, Ed Sheeran, ils ont tous choisi le cœur de l’automne pour rallumer le son après des années de silence radio (ou presque). Des premiers singles moyennement surprenants, comme si le temps s’était figé – mais toujours plus réussis que Music of the Spheres, le nouvel album de Coldplay moins stratosphérique que lunaire. Dans le mauvais sens du terme.

Sur la planète Jukebox, d’autres comètes à attraper au vol. Celle, protéiforme, de James Blake, qui déstabilise mieux que jamais. Ou celle, flamboyante, de Faraj Suleiman et son piano aux parfums de jazz et d’Orient. Bon voyage…


James Blake (GB), le règne du caméléon

On associe volontiers James Blake aux rugosités du hip-hop. Parce que ses plus grands hits sont des featurings avec les géants du genre – Drake, Dave, Travis Scott. Pourtant, à l’image de la couverture de son dernier album, le Britannique est un puzzle sonore, complexe et protéiforme. Au fil d’une carrière déjà honorable (dix ans, près du tiers de son existence) et prolifique, James Blake a développé un son mêlant beats R’n’B, falsetto élastique, piano délicat et fibre électronique. Mi-suaves, mi-mélancoliques, jamais faciles, ses compositions distillent les méandres mélodiques pour empêcher l’oreille de trop s’assoupir. Au point où ses albums ont pu perdre en homogénéité. A la fois déstabilisant et cohérent, ce cinquième opus est un concentré séduisant des facettes de James Blake. Les flows de tous bords (des rappeurs Slowthai, SZA, Swavay) qui se mêlent à l’univers synthétique de Blake. Mais aussi sa capacité à dire les bleus de l’âme, avec une vulnérabilité et une honnêteté inédites. Les regrets et le manque qui suivent une brouille amoureuse dans Coming Back; la conquête de son indépendance face au regard des autres dans l’atmosphérique Say You Will. Mais aussi, sur le morceau éponyme Friends that break your hearts, les plaies laissées par ces cassures qu’on n’anticipait pas. «Avec les relations amoureuses, on sait ce qu’il faut faire et ce à quoi s’attendre. Les chansons d’amour et les films nous l’ont appris. […] La fin des amitiés n’est pas associée avec cette même gravité. Les gens disent juste: «Eh bien, tu peux te trouver d’autres amis. Il y en a plein», expliquait récemment l’artiste au magazine GQ. En véritable caméléon musical, James Blake a la beauté de ne pas se camoufler. Virginie Nussbaum

James Blake, Friends That Break Your Hearts (Polydor Records)


Lana Del Rey (USA), la vérité si elle veut

Il y en a qui ne traînent pas. Sept mois après l’excellent Chemtrails Over the Country Club (également chroniqué dans notre Jukebox), Lana Del Rey revient avec un huitième album. Qui n’a rien d’un cousin. Alors que le précédent était nimbé des brumes folk, les contours de Blue Banisters sont bien plus tranchants – dessinant ceux de la chanteuse elle-même? Parmi les 15 morceaux, certains enregistrements dormaient dans les tiroirs depuis 2013 mais on devine, dans cette collection décousue, une même vérité, franche, autobiographique. «Je n’ai jamais ressenti le besoin de me vendre ou de raconter mon histoire, mais si ça vous intéresse, cet album le fait – et ne fait en réalité que ça», tweetait-elle avant de se retirer des réseaux sociaux. Sur un paysage sonore délicat faisant la part belle au piano, Lana Del Rey dit qui elle est. L’absence de père (Texbook), son quotidien pandémique et sa solitude (Black Bathing Suit). Répond aux critiques qui ont moqué sa mélancolie cultivée («et si quelqu’un avait dit à Picasso de ne pas être triste?/On aurait jamais su quel homme il serait devenu/il n’y aurait pas eu de période bleue») sur une balade des plus… mélancoliques. Toujours en douceur, Lana Del Rey reprend le crachoir, fermement. En duo avec le rockeur Miles Kane sur Dealer, elle perd carrément son calme en hurlant à un amant «Ne peux-tu pas être bon dans une chose!?» Lana Del Rey qui sort de ses gonds? On ne dit pas non. V. N.

Lana Del Rey, Blue Banisters (Interscope/Polydor)


Audiobooks (GB), vaccin de légèreté

Au Pays de Galles, on trouve beaucoup d’artistes qui refusent de grandir. Ainsi Gruff Rhys et H. Hawkline, fervents militants de l’enfance éternelle, jamais en retard d’une blague sur scène ou d’une boutade sur long format. Ils sont ici rejoints par David Wrench, musicien déjà bien perché en début de carrière – nom de son premier groupe: Nid Madagascar, pour un album acid-house 100% langue galloise paru en 1990 et qui n’a pas si mal vieilli. La cinquantaine désormais franchie à cheval sur son look de prophète pré-apocalyptique (cheveux blancs tendance Raiponce, regard inquiétant), il a encore envie de s’amuser. Il a donc mis de côté son travail de producteur à succès (Frank Ocean, FKA Twigs) pour un mariage artistique parfaitement consommé avec Evangeline Ling. La jeune Londonienne, elle aussi bien possédée, distille un spoken word à l’humour très froid qui se coule parfaitement dans les lignes de synthé hyper-emballantes de son aîné. C’est irrésistible, et même perdu tout seul au fond d’une grotte, le démon de la danse nous ravage. Hors de question de lutter, même pour les morceaux les plus absurdes, voilà un vaccin de légèreté idéal à l’approche de l’hiver. Philippe Chassepot

Audiobooks, Astro Tough (Heavenly)


Faraj Suleiman (PSE), le pianiste qui vous tire dessus

C’est une suite de moments de grâce qui tombent en pluie. On n’était pas au MJF, en 2018, quand le pianiste et compositeur palestinien Faraj Suleiman a livré les pièces qui forment cet album live, mais on devine que le public a dû tanguer. A une matrice orientale, Suleiman greffe des éléments provenant aussi bien des traditions classiques occidentales que du jazz ou du tango. C’est une métaphore de l’accueil, mais c’est surtout un terrain de jeu qui donne naissance à des pièces absolument flamboyantes quelle que soit la coloration émotionnelle qu’elles revêtent: de la mélancolie de grand style (First Night), des moments de joie frénétique (A Boy on a Bicycle), des exercices aux frontières du désordre (Dawn), des courses qui poussent le piano au-delà de son corps, vers la percussion (Naughty Boy). Suleiman compose ici une musique haletante, un festival de syncopes et d’accords qui s’enflamment comme des escarbilles. Philippe Simon

Faraj Suleiman, Solo @ Montreux Jazz Festival 2018 (Two Gentlemen)


Pale Male (CH), série intime

On connaît déjà sa voix, qui voyage sur les ondes depuis des années, décryptant le sport sur Couleur 3. Mais Fantin Moreno, c’est aussi un artiste complet. Son alter ego musical, Pale Male, a sorti son deuxième album cet automne. Pale Male parce que le bonhomme a le teint diaphane (c’est lui qui le dit), mais aussi parce que prononcé à la genevoise (d’où il vient), le nom sonne comme «pêle-mêle». Une expression qui résume bien l’univers de l’artiste. Batteur et chanteur dans différents projets romands, multi-instrumentiste autodidacte et touche-à-tout, Pale Male manie le folk-rock, la pop de stade, l’americana comme les synthés eighties. Ces univers contrastés composent Season Finale, conçu comme une série Netflix aux épisodes imprévisibles (mis en images dans de formidables clips en plan-séquence par Bastien Bron). Peu importe l’indécision du scénariste, ou la construction plutôt sage de ses morceaux: Pale Male maîtrise sa matière (il a joué la quasi-totalité des instruments), dense et généreuse, dont il tire une jolie pâte à récits… intimes. «Je dis les choses, je parle de vie, de mort, de douleur», expliquait-il récemment à Léman Bleu. Onze morceaux à fleur de peau, comme autant de fenêtres, sans teint, sur les états d’âme d’un trentenaire en 2021. V. N.

Pale Male, Season Finale (Radicalis)


Les Jukebox précédents

Septembre: Lil Nas X, Stéphanie Blanchoud, Low…

Août: Lorde, The Killers…

Juillet: Leon Bridges, John Grant, Anika…