Les temps sont doux, mais nos horizons décidément bien immobiles. Sauf quelques audacieux, nous nous sommes résolus au sur-place tout en rêvant de prendre le large – vers l’aventure, ou un soleil un peu plus chaud. Reste la musique pour consoler, distraire… et nous emmener ailleurs. A commencer par Spotify, qui multiplie les playlists dédiées au voyage et au roadtrip (mention spéciale pour «Songs about countries, cities and places», voyage éclectique de Viva Las Vegas d’Elvis à Paris des Chainsmokers).

Dans le Jukebox du Temps aussi, de quoi vous emmener en balade. Vos guides du mois? Ils sont éclectiques. La conquérante londonienne Anna B Savage défrichera pour vous, avec son univers folk-rock écorché, les sentiers de l’émotion et du désir sans ménagement. Les mélopées des Romands de Meril Wubslin sentent bon le sable saharien, tandis que les cordes du jeune quintet de Crome ne nous ont pas attendus pour partir en goguette. Et pour un exode multilingue, visez Fabio Viscogliosi: il mêle allègrement français, anglais et italien. Embarquez sans tarder.


Anna B Savage (GB), poète farouche

La concurrence est rude depuis quelques mois sur le terrain des artistes possédées et capables de vous faire changer d’hémisphère sur un ton de voix. La Londonienne Anna B Savage y creuse son sillon sans trembler grâce à ses paradoxes: une voix profonde mais habitée par des relents d’insécurité, et une posture vulnérable mais surpuissante. Comme un résumé des épreuves multiples qu’elle dit avoir subies pour en arriver là. Son EP de 2015 avait par exemple rencontré un beau succès d’estime, pour un résultat dévastateur: syndrome de l’imposteur en bandoulière, ravagée mentalement à l’idée de devoir confirmer, elle avait alors explosé en vol. «Je ne m’attendais vraiment pas à ce qu’on me fasse autant de compliments. Je pensais que je ne serais plus jamais capable d’écrire quelque chose d’aussi bien», confiait-elle récemment. Elle a su se reconstruire grâce à de longs voyages et plusieurs thérapies, puis échapper à des relations toxiques aussi bien avec les autres qu’avec elle-même pour devenir presque cohérente dans ses démons et sa fragilité. Virginité, masturbation féminine et plaisirs divers: elle évoque tous ces sujets dans une poésie dénuée de toute autocensure. Un album qui nous emmène loin, sur les sommets comme dans les profondeurs. Philippe Chassepot

Anna B Savage, «A Common Turn» (City Slang)


Fabio Viscogliosi (F), balades trilingues

Il est tombé dans la marmite de la création tout petit, et les symptômes sont depuis aussi nombreux que délectables. Fabio Viscogliosi est écrivain, peintre, dessinateur et compositeur. C’était sans doute trop simple, alors il a en plus décidé de mixer les langues dans ses chansons. Il s’exprime en italien, une évidence avec un tel patronyme – ses parents ont traversé les Alpes au milieu du siècle dernier pour s’installer en France. En français, aussi, sa langue naturelle, lui qui est né tout près de Lyon. Il s’essaie désormais à l’anglais, avec une justification aussi courte que limpide: «Ce sont les chansons qui décident. Je ne fais que les écouter.» Il a bien fait. On ne pensait pas reprendre une piqûre de céleste aussi vite après Rococo, son chef-d’œuvre sorti fin 2019, et pourtant: Camera marche pile-poil dans ses traces mélodieuses et mélancoliques. «Je suis bombardé de musique, parfois ça m’étouffe, ça vient sans cesse cogner dans mon cerveau», nous avait-il avoué l’an dernier. On n’agite pas le drapeau blanc et on prie pour le même genre de livraison tous les dix-huit mois, tant on est sûr de ne jamais s’en lasser. Philippe Chassepot

Fabio Viscogliosi, «Camera» (Modulor Records)


Meril Wubslin, lumière entre les pavés disjoints

C’est à un bel exercice de concassage et d’assouplissement que se livre le trio lémanique Meril Wubslin (Christian Garcia-Gaucher, Valérie Niederoest, Jérémie Conne) sur son dernier disque. L’armature stylistique de ce Alors quoi est faite de fragments réunis à toute force, mais qui font comme une miraculeuse architecture: rythmiquement et mélodiquement, il y a ici passablement de moments sahéliens, mais ce blues du Ténéré est troué, puis comblé, par des éléments hétérogènes parfaitement à leur place – des lancinements qui ramènent au Velvet Underground, des cuivres typés brass band étirés jusqu’à devenir bruits, des claviers et des basses qui évoquent Ray Manzarek ou l’angularité des raves, des sonnailles bétaillères qui criquètent comme les qraqeb des gnawas. Il y a en plus chez Meril Wubslin la capacité à passer ces ingrédients dans un laminoir très efficace, pourvoyeur de chansons au long cours surréaliste (quels textes!), d’une musique de transe lente, répétitive et hypnotique. Où l’on retrouve les dunes, et le mirage qui brasille au loin. Philippe Simon

Meril Wubslin, «Alors quoi» (Bongo Joe)


The Staves (GB), un doux vent de révolte

La génétique permet-elle des harmonies parfaites? Ceux qui connaissent ces trois sœurs originaires de Watford se sont forcément posé la question. Car c’est leur capacité à fondre leurs voix en une seule, organique et céleste, qui a fait connaître The Staves. Une rondeur au service de mélodies folk cotonneuses qui parcouraient leur premier album en 2012. Deux autres opus ont vu le jour (dont un produit par Justin Vernon, i.e. Bon Iver) avant que Camilla, Jessica et Emily disparaissent de la circulation. Elles reviennent aujourd’hui, jeunes trentenaires toujours aussi en phase – mais sur les douces plaines des Staves souffle une brise de révolte. L’acoustique laisse place ici et là aux basses rugissantes, et les voix s’émancipent. Le trio, qui a vécu récemment le décès d’un parent, une séparation mais aussi la naissance d’un enfant infuse l’album de ce tourbillon d’émotions. Et interroge l’amour-propre, la féminité et les attentes qui l’incombent. «Je couvre ma bouche et je me redresse, je suis une fille bien», lancent-elles dans Good Woman. On retrouve les fameuses harmonies, quelques balades soyeuses aussi, mais sans la douceur floue façon Virgin Suicide des débuts. «Ils voulaient que nous soyons ces filles tristes, fragiles avec de longs cheveux bouclés», s’offusquaient les sœurs dans l’Independent. Elles se libèrent aujourd’hui de leur carcan, et c’est tant mieux. Virginie Nussbaum 

The Staves, «Good Woman» (Atlantic Records)


Crome (CH), le classique en balade

Cinq instruments en goguette, en pleine forêt. La couverture de l’album Komorebi dit bien ce qu’il contient: un classique mis au vert, parti explorer d’autres clairières et en particulier celle, verdoyante, du jazz contemporain. Derrière cette rencontre fertile, cinq jeunes musiciens et musiciennes des hautes écoles de musique de Lausanne formant l’ensemble Crome. Plus précisément, quatre archets expérimentés (deux violons, un alto, un violoncelle) qui rencontrent la anche du saxophone Samuel Urscheler, membre du groupe et compositeur de ces dix titres enregistrés l’été dernier à Renens. La belle saison qu’on devine dans ces paysages tour à tour contemplatifs et lyriques, texturés et mystérieux, toujours colorés. Entre composition assurée et fraîcheur de l’improvisation, le quintet, habitué des clubs de jazz comme des salles de concert, nous emmène ici sur des sentiers surprenants. En japonais, «komorebi» signifie la «lumière passant à travers les arbres». On n’a aucun mal à l’imaginer filtrer jusque sur notre canapé. Virginie Nussbaum

Crome, «Komorebi» (Unit Records)