Février tire sa révérence dans les sirènes et les échos d'explosion – on aura connu plus douce mélodie. Et pourtant, la musique n'a pas dit son dernier mot. Elle se propage, militante et rassembleuse – à l'image de l'hymne national ukrainien, entamé à l'unisson dans les rues de Donetsk ou de Varsovie, sur Youtube ou les marches du 10, Downing Street.

Et puis il y a la musique qui agite, celle qui apaise, celle qui évade. Le Jukebox de ce mois est un mélange de tout ça. Avec le V du rappeur français Vald, victoire du spleen plus que de la gagne, les hybridations spirituo-métalleuses et jouissives des Bâlois de Zeal and Ardors, ou encore les murmures du cœur d'Alt-J. On se laisse porter.

Vald, Monsieur rappe le blues

Ca commence par un flot incompréhensible, gloubi-boulga comme saisi à la caisse d’un Intermarché, dont on ne capte que des bribes – «pass sanitaire», «vaccinez-vous», «nous sommes en guerre»... Dans Pandémie, premier titre de son quatrième album (illustré par un QR Code), Vald se dit «complotiste» pour la provoc’ et prévient: «m’approche pas, même si t’as pas d’symptômes». Mais peut se réjouir d’aimanter son monde: déjà certifié disque d’or quelques jours après sa sortie, V a réalisé le meilleur démarrage sur Spotify cette semaine-là – attendu par une horde de supporters (le «Vald FC»), frustrés par les précédents singles et qui n’attendaient qu’à être déçus en bien. Pour ne pas rater sa cible, le rappeur de Seine-Saint-Denis reste fidèle à lui même et revient avec son flow à perdre haleine, les instrus mouvantes de son beatmaker Seezy, ses dribbles multisyllabiques, son regard malin et désabusé. Il avait rêvé V comme un disque d’amour, ce sera finalement un disque de (gros) blues. «Aucun pesos, aucun dinar, aucun vaisseau, aucune villa / Ne remplira l’vide abyssal qui sévit là», lâche-t-il dans Annuki. Absurdité de l’existence, vénalité de l’industrie aussi dans Peon, en duo avec Orelsan: «C’est mignon de jouer l’poète libre / Alors qu’aucun mot ne vient sans un chiffre». Bosseur, technicien combatif, celui qui perçait il y a dix ans avec ses mixtapes montre qu’il n’a pas faibli, à défaut de changer de registre. Et balance à ses «ien-clis» sa rage de vivre, même s’il n’y a pas d’après. Virginie Nussbaum

Vald, «V» (Aechelon Records)

Alt-J, rêves toujours

On doit à Alt-j ce tour de force: conquérir le mainstream sans s'accomoder de ses codes. Dès ses débuts en 2012, le trio de Leeds a servi sur les ondes une pop sinueuse, inclassable, expérimentale sans pour autant rebuter l'auditeur lambda. Des titres comme Breezblocks ou Taro, tout en percussions fortes, chœurs obsédants et rythmes mouvants, portés par le falsetto nasillard du chanteur Joe Newmann, ont fait l'aura magnétique d'Alt-j. Après trois albums et cinq ans de silence, le groupe est de retour pour poursuivre ses explorations. Preuve avec le premier titre, long de plus de 5 minutes, qui s'ouvre sur un bruitage de canette de Coca avant d'alterner riffs synthétiques, chœurs psalmodiés et piano mélancolique. Si musicalement, les morceaux brouillent toujours les pistes (s'y glisse même une chanteuse d'opéra), les thèmes, eux, sont moins cryptiques. Le oisif et ennivrant U&ME évoque des aventures estivales dans la chaleur d'un festival, Hard Drive Gold, plus rock, se rit de ces ados devenus millionnaires grâce aux cryptomonnaies tandis que The Actor prend des airs de true crime hollywoodien. Trentenaires, jeunes pères pour deux d'entre eux, les Britanniques semblent prêts à raconter des histoires – même les plus tristes. Splendide balade acoustique inspirée par les ravages de la pandémie, Get Better raconte le décès d'un être cher («Je continue de prétendre que tu es dans une autre pièce/en train de sourire à ton téléphone»). Une facette plus intime, humaine et moins prétentieuse d'Alt-J, qui n'a jamais évité la noirceur et l'explore ici de l'intérieur. Des rêves décousus, parfois oubliables, mais qui sonnent indéniablement juste. Virginie Nussbaum

Alt-J, «The Dream» (Canvasback/Infections)

Zeal And Ardor, durs au mal

Ça fait maintenant six ans que Zeal And Ardor a clairement sorti la tête de la confidentialité underground, mais Musique (le successeur d’iTunes dans votre Mac) persiste à afficher «genre inconnu» quand on lui présente un disque de ce projet emmené par le Bâlois Manuel Gagneux. Réjouissons-nous, car c’est une forme de réussite: Zeal And Ardor reste une énigme, et cela tient bien entendu à sa nature. Le mythe originel du projet veut qu’il ait débuté comme une blague, ou plus précisément comme un pari, qu’on peut énoncer de la manière suivante: peut-on mêler ce qui semble ne pas pouvoir l’être? Ici, les composants du voisinage scandaleux sont bien identifiés: il y a d’un côté le black metal – ce sous-genre (abusivement taxé de tropismes satanistes) du metal qui se se caractérise par un tempo extrêmement rapide, des guitares saturées au-delà du possible et un chant qui martyrise les cordes vocales. De l’autre côté, on a quelque chose qui s’abreuve aux chants des esclaves cotonniers, au negro spiritual, au proto-blues. Bref: noirceurs des deux côtés – brutale à gauche, émotionnelle à droite – et qui par cette disparité même s’articulent comme par miracle pour accoucher d’une puissante beauté. Une forme d’accident sublime, que poursuit et raffine ce nouvel album éponyme: à témoin I Caught You, morceau de bravoure qui luit au milieu du disque comme une broyeuse d’où sortent des éclats solaires. C’est un noir Mississippi, et c’est paradoxalement une fête. Philippe Simon

Zeal And Ardor, «Zeal And Ardor» (Mvka)

Mothermary, le triomphe de l’antéchrist

Il était une fois deux jumelles, dernières nées d’une famille de mormons à douze enfants. Perdues à Missoula, Montana du nord, et enfermées dans une jeunesse qu’on ne souhaite à personne: religion omniprésente, soumission séculaire, le traumatisme permanent comme lot commun à toutes ces malheureuses. «On a subi un lavage de cerveau, à nous convaincre qu’on était des citoyennes de seconde zone par rapport aux hommes, à l’église comme à la maison», disent-elles d’une seule voix aujourd’hui. Sauf qu’Elyse et Larena, clairement pas faites pour enchaîner les lessives en haillons, ont eu la pulsion de vie nécessaire pour imaginer un autre destin. Un aller sans retour direction New York, où leur plastique de rêve et leurs audaces arty les ont vite distinguées de la masse. Leurs performances live sont démentes, et leurs clips un régal d'esthétisme: tenues audacieuses (Resurrection), latex suggestif (Pray), blasphème façon Madonna avec bain de sang dans une église (Coming For You), et même une cover très réussie du tube Barbie Girl. Leur premier album sinon? Totalement enivrant, baigné dans une électro-pop tantôt sombre tantôt joyeuse. Avec un caractère propre: les deux jeunes femmes veulent la mainmise totale sur leur son, une attitude control freak qui se comprend parfaitement après avoir enduré toutes ces années de soumission. Sans surprise, elles parlent aussi de thérapie par la musique. Consultation réussie, histoire qui finit bien, et qui dit clairement qu’il y a toujours un nouvel espoir, quelque part. Philippe Chassepot

Mothermary, «I Am Your God» (Italians Do It Better)

Nos Jukeboxs précédents