Si janvier était un instrument? Un alto languissant et plaintif, comme le vent prisonnier sous la chape de nuages. Ou un bâton de pluie. Janvier, c’est ce mois gris dont personne ou presque ne se réjouit, pas même les artistes, qui ne se bousculent généralement pas pour sortir leurs nouveautés en début d’année. Mais le jukebox du Temps, lui, est bien de retour, l’occasion de dénicher quelques petites pépites anti-déprime.

De la douceur d’abord, avec la révélation de ce début d’année: la Britannique Arlo Parks et sa poésie soul dont vous n’avez pas fini d’entendre parler. Mais aussi des remèdes bien de chez nous, du bagout de Marcel Polaire aux violons veloutés de Jaël. Et parce que l’oreille transie a parfois besoin qu’on la bouscule, vous trouverez au Cabaret Voltaire un parfait palais des glaces pour vos angoisses hivernales…


Arlo Parks (GB), comète soul

Alors oui, cet album sonne parfois un peu plat, presque trop propre, et en dépit de ses quelques sommets aux allures de collines, il aurait sans doute mérité d’autres prises de risque – comme Portra 400, sa conclusion. Mais c’est un premier effort qui mérite d’être signalé, tant on est persuadés que les prochains essais de la toute jeune britannique planeront des kilomètres plus haut. La voix d’Arlo Parks est simplement extraordinaire, elle semble invulnérable, sans l’équilibre précaire qui sied parfois aux prétendantes soul. Elle a seulement 20 ans, une empathie trop grande et pas encore maîtrisée. «Je suis extrêmement sensible à l’énergie des autres. Ça me pose des problèmes, parfois je sens que je dois tout arrêter pour aider ceux qui en ont besoin. C’est comme si je pouvais tout lire sur leur visage, et franchement, c’est épuisant», avouait-elle récemment. Une ouverture sur le monde qui l’a poussée à devenir ambassadrice pour un organisme social, luttant notamment contre le suicide. Peut-être deviendra-t-elle plus égoïste à l’avenir. Pour mieux s’évader des chemins trop prudents que d’autres ont tracés pour elle, et devenir l’immense artiste que son talent brut laisse supposer. Philippe Chassepot

Arlo Parks, «Collapsed in Sunbeams» (Transgressive Records)


Cabaret Voltaire (GB), froid comme le monde

Attendre vingt-six ans sur un disque, est-ce bien raisonnable? Si c’est pour un nouveau Cabaret Voltaire, absolument. Car on a là un projet qui, depuis le 36e dessous, a rythmé bon nombre d’évolutions sonores depuis cinq décennies: il faut imaginer cette équipe de Sheffield comme un Zelig sardonique qui faisait de la musique industrielle dans les années 1970, de l’électro-funk dans les années 1980, puis de la techno dans les années 1990. Aujourd’hui, Cabaret Voltaire est réduit à un seul membre d’équipage, Richard H. Kirk (Chris Watson et Stephen Mallinder ont quitté le vaisseau il y a belle lurette). Et que nous a réservé le capitaine pour son retour? Une beauté brute et composite qui dit parfaitement le monde dans lequel on vit: Shadow of Fear, outre qu’il crée entre les oreilles ce sentiment normalement impensable de l’angoisse propulsive, est un alliage miraculeusement stable de membres disjoints – synthétiseurs qui disent le mal, rythmes qui trouent, voix de l’au-delà des écrans de contrôle. Philippe Simon

Cabaret Voltaire, «Shadow of Fear» (Mute)


Jaël (CH) soigne les âmes

L’album s’intitule Sinfonia et ce titre ne ment pas: il y a bien dans les 13 morceaux qu’il dévoile quelque chose de symphonique, des cordes suaves et des arrangements soyeux évoquant parfois le générique d’un James Bond inédit, quelque part entre John Barry et Burt Bacharach. En une heure, la Bernoise Jaël y revisite une partie de son répertoire en compagnie d’un orchestre symphonique lituanien, celui avec lequel elle avait déjà enregistré Orkestra en 2017. La voix de la chanteuse est profonde et envoûtante: difficile de ne pas ressortir ce cliché pour définir la manière dont elle nous ensorcelle. Tout avait commencé à la fin des années 1990 avec Lunik, un groupe qui s’immisçait délicatement dans le sillon trip-hop creusé du côté de Bristol. Après huit albums en équipe, Jaël s’est lancée avec le même succès en solo, proposant une pop délicate et attachante à défaut d’être révolutionnaire. Sur Sinfonia, elle reprend deux titres de Lunik et sept compositions solo. Trois inédits complètent l’équilibre parfait de cet album cocon qui, en ce mois de janvier pour le moins morose, fait du bien à l’âme. Stéphane Gobbo

Jaël, «Sinfonia» (Zealand Records)


Marcel Polaire (CH), l’ode aux belles dames

Vous qui ne connaissez rien au rap, ne partez pas. Cela arrive à des gens très bien et puis, si vous parcourez cette sélection, c’est que vous avez l’esprit ouvert à de nouvelles aventures. Alors cet album, Elles, par Marcel Polaire, est fait pour vous pour au moins trois raisons.

1) Composé par trois valeurs sûres de la scène lausannoise (Chief, Kronos, Willy Sunshine), le tapis sonore est douillet comme celui que vous avez placé à côté de votre lit pour vous lever du bon pied. C’est jazzy, électro, élégant, ça passe tout seul. Aussi noterez-vous facilement que…

2) Marcel Polaire s’est lancé dans un exercice assez rare en matière de rap: l’album concept. Le «Elles» du titre renvoie aux 15 portraits de femmes, un par morceau, que dresse le bonhomme, entre récits coquins, admiratifs, grinçants et tendrement cruels (à moins que ce ne soit l’inverse). L’écoute vaut le coup rien que pour le propos. Mais pas que.

3) Maintenant, laissez le rappeur raconter ce qu’il veut et concentrez-vous sur la manière dont il place ses mots sur la rythmique. Remarquez la récurrence des sons de voyelle, les changements de tempo qui accompagnent l’apparition d’un charley, les rimes qui ricochent de partout. Cette musique n’a inventé ni les assonances ni les allitérations, mais elle les fait resplendir davantage que ne l’ont fait les poètes et autres auteurs classiques. Ecoutez, sur A l’ancienne, la manière dont Marcel Polaire fait sonner la phrase suivante: «Elle regrette l’âge d’or du rap français/Ça date, maintenant quand tu y penses/Comme Sadat X ou Saddam, Patrick Sabatier, Kassav’ ou le barrage de la Grande-Dixence.» Voilà. C’est ça, le rap. Lionel Pittet

Marcel Polaire, «Elles» (Feelin' Music)


Chevalrex (F), poésie providentielle

Providence, voilà un titre qui sonne comme un appel au divin en ces temps d’urgences en tous genres. Et pourtant, Rémy Poncet – alias Chevalrex – a écrit son quatrième album bien avant qu’on soit tous bridés dans nos déplacements. C’est peut-être pour ça qu’il tombe comme un miracle de janvier. La richesse de sa pop, toute douce à la première oreille, prend de l’épaisseur au fil des écoutes. Elle est parfaitement produite pour se marier avec la clarté de sa voix, avec assez de cordes pour bien les enrober sans les étouffer. Il est beaucoup question d’amour, tout au long de ces 12 compositions. De choses très personnelles, aussi, mais ourlées d’une poésie suffisamment abstraite pour ne pas trop en dire. Avec deux chansons de clôture terribles de mélancolie, comme un adieu au passé, dont on peine à se défaire longtemps après les avoir quittées. Né dans la Drôme, élevé aux pépites du label Lithium dans les années 1990 (Dominique A, Diabologum, Jérôme Minière), Rémy Poncet s’est procuré foule d’instruments à ses 15 ans pour se former tout seul. Il en a bientôt 40, et désormais bien entouré, il est devenu une référence de la pop française. Philippe Chassepot

Chevalrex, «Providence» (Vietnam/Because Music)


Gaspar Narby (CH), douceurs électro-chill

Il n’a que 24 ans et ça se sent: son électro-pop est furieusement dans l’air du temps. Un genre de concentré de ce que pourrait diffuser en boucle une radio branchée. A l’écoute de cet EP, on croirait d’ailleurs à l’œuvre d’un jeune loup de L.A. ou d’Atlanta, mais c’est bien en Ajoie qu’est né Gaspar Narby. Là qu’il a fait ses armes, dans plusieurs groupes acoustiques, jusqu’à découvrir les joies électroniques auprès de Franz Treichler, leader des Young Gods. Il déménagera ensuite (comme il convient) à Londres pour y étudier la pop au Goldsmiths College. Et y produire, sans discontinuer, de petites bulles où se mêlent douceurs vocales, cordes grattées et beats apaisés. Le dernier en date, Collab, garde cet ADN chill-out. Quatre titres sur lesquels Gaspar Narby a invité de jeunes artistes à poser leurs pattes: la chanteuse britannique LEES sur l’addictif Sleepless (Narby à la harpe); FOZSA, projet dublinois, qui donne à Lie Low sa touche trip-hop; ou encore l’artiste londonienne Taura pour un Fragments au goût de Petit Biscuit. Le genre qu’on imagine aisément streamé des millions de fois sur Spotify, bandes-sons de soirées où l’on rêve d’oublier la déprime de janvier. Virginie Nussbaum

Gaspar Narby, «Collab EP» (Radicalis Music)


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