Habituellement, janvier n'est pas synonyme des grosses actualités sur la scène musicale internationale. A l'image de la météo, indécise, et de la torpeur post-Fêtes, les artistes ne se précipitent pas pour dévoiler leurs nouvelles galettes - dans un genre de Dry January version musique.

Ce début 2022 signait toutefois le retour de gros joueurs. David Bowie, dont le déjà célèbre Toy, après avoir fuité sur le net il y a quelques années, a enfin été dévoilé officiellement; celui du roi incontesté de la pop, The Weeknd, dans un album aux airs d'émissions radio; ou encore celui de la Norvégienne Aurora, qui convoque dans sa pop céleste les dieux de l'Olympe. Bonne écoute!


The Weeknd, roi des ondes

Il est de ceux qui flottent dans les cieux de la pop. Après la déflagration de Blinding Lights, titre le plus écouté sur Spotify en 2020, The Weeknd est en passe de reproduire l'envolée. Son cinquième album, sorti début janvier, a cumulé 60 millions d'écoutes en un jour. Un album «concept», pourrait-on dire, qui s'ouvre comme une émission radio - avec Jim Carrey en guise d'animateur compatissant. «Vous êtes resté dans le noir pour bien trop longtemps, il est temps d'entrer dans la lumière et accepter votre sort à bras ouverts». Sortie du purgatoire, direction la clarté de l'aube: c'était le souhait d'Abel Tesfaye, de son nom de ville, qui a composé ces 16 titres «comme une évasion».

On saisit tout de suite. Plus pulsée et exaltante que jamais, sa synth-pop aux influences, non, aux martèlements eighties rappelle Michael Jackson (les riffs groovy de Sacrifice façon pastiche). Une cohésion sonore ponctuée à mi-parcours par un intermède parlé du producteur Quincy Jones, qui évoque l'impact de son enfance douloureuse, et amorce un tournant plus introspectif de Dawn FM. Connu pour chanter les façons dont il noie ses maux dans le sexe ou la drogue, The Weeknd semble ici chercher, sur quelques balades, à se retrouver. «J'essaie de le cacher, mais je sais que tu me connais/J'essaie de lutter, mais je préfèrerais être libre», lâche-t-il sur l'envoûtant Less Than Zero. A la fois rétro et futuriste, dancefloor et mélancolique, infusé d'un sens aigu de la mélodie, Dawn FM s'écoute en boucle - sans friture sur les ondes. Virginie Nussbaum

The Weeknd, «Dawn FM» (XO / Republic Records)


Bowie, l’odyssée d’un inédit connu

L’histoire est connue de tous les bowieophiles. De juillet à octobre 2000, le chanteur britannique s’enferme au studio Sear Sound de New York dans l’optique de retravailler des chansons originellement enregistrées entre 1964 et 1971, soit avant les années glam et la gloire. L’album Toy devait être une sorte de témoignage de la mue de David Robert Jones le sage Londonien en David Bowie le phénix pop. En parallèle, il travaille sur Heathen, un album qui sera publié en juin 2002. Mais ses relations avec Virgin sont tendues et il décide d’aller voir ailleurs. Toy ne sortira finalement pas, mais certains titres deviendront des faces B de singles, tandis que d’autres, notamment deux nouvelles compositions qui seront réarrangées pour figurer sur Heathen, se retrouveront sur le Net. L’album entier finira par fuiter illégalement en 2011.

Six ans après la disparition de l’Anglais, et quelques mois après avoir été dévoilé dans le coffret Brilliant Adventure (1992-2001), Toy sort officiellement, débarrassé des nouveaux titres retravaillés pour Heathen. Et il faut se résoudre à admettre qu’au-delà de combler un trou dans la discographie officielle de Bowie il n’apporte rien à la légende d’un artiste majeur qui, au crépuscule de sa vie, aura encore livré avec Blackstar un chef-d’œuvre. Pour l’apprécier pleinement et aller au-delà d’une production rock parfois lourde, il faut voir Toy comme un premier aperçu d’un songwriting qui ne fera ensuite que se complexifier. Stéphane Gobbo

David Bowie, «Toy» (ISO/Parlophone)


Aurora, pour l'amour des dieux

Teint diaphane, tresses encadrant un carré asymétrique, Aurora tranche dans le paysage - et pas seulement pour ses airs d'indienne polaire. Depuis la sortie de Runaway en 2015, la Norvégienne distille son électro-pop baroque, parfois inquiétante, souvent éthérée, comme venue d'un autre monde. Et le nôtre en redemande: citée par Billie Eilish comme une inspiration, voix cristalline de Frozen 2, bande-son d'un trend TikTok, Aurora (son vrai prénom!), 25 ans, fascine plus que jamais. De quoi assurer la bonne réception de son quatrième album, The Gods we can touch, dont le titre n'est pas une pirouette stylistique: c'est par le prisme de la mythologie grecque qu’elle dissèque cette fois les émotions humaines. Peuplés de dieux et de déesses qui interrogent le désir, l'amour ou la moralité, ces 15 titres confirment la capacité d'Aurora à marier poésie et étrangeté dans une pop toujours accessible.

Moins politique, The Gods we can touch (enregistré dans un manoir perdu dans la nature norvégienne) est sans doute le plus éclectique musicalement. Balades acoustiques, beats sur envolées célestes (le splendide Everything Matters, où s'invite Pomme dans un duo auquel on aurait aimé penser), élans électro faits pour le dancefloor (Cure for me), entre lesquels s'invite même un bandonéon. Un ensemble «assez absurde» des mots de son autrice. On préfèrera «jubilatoire». Si, en puisant cette énergie plus solaire, l'univers d'Aurora se prive d'un peu de mystère, il n'a rien perdu de son aura boréale. Virginie Nussbaum

Aurora, «The Gods we can touch» (Decca/Glassnote Records)


Perez, pop surpuissante

Perché au dernier étage d’une tour du 19e arrondissement de Paris, entouré par deux voisins âgés et complètement sourds: voilà le petit miracle qui a permis à Perez d’installer son studio à domicile pour travailler à l’écart du monde. Un exil en forme de confinement? Certes, mais volontaire celui-là, et bien plus supportable que ceux qui nous été imposés. Une situation à part qu’il a voulu illustrer sur le titre phare de son EP, Hommage, une réflexion sur les scènes d’émeutes de l’hiver 2020 quand les gens se ruaient sur les rouleaux de papier toilette. Une composition entre comptine revigorante et electro-kraut anxiogène, des paroles faussement naïves: fidèle à ses ambitions, Perez a habillé son SADOS avec une foule de paradoxes.

On y retrouve quatre titres aux ambiances très séparées, une voix tantôt polie tantôt hypnotique, des mots durs et doux, des métaphores cachées qui se révèlent au fil des écoutes. Comme un jeu permanent orné d’un propos sérieux: «Il y a le sentiment aigu d’appartenir à l’humanité, l’espoir qu’on puisse devenir meilleur par l’expérience d’une forme d’effondrement globalisé, mais aussi le sentiment que les aspects sombres de la nature humaine sont multiples et tenaces, des sortes de parasites de l’âme», dit-il. Cette virtuosité de pop électronique vient aussi remettre un éclairage sur SUREX, son troisième album sorti à l’hiver 2020. Et rappeler cette évidence: il faut prendre le temps de l’écouter pour aller au-delà des apparences. Philippe Chassepot

Perez, «SADOS» (Etoile Distante Records)


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