Tess Parks, au revoir tristesse

«Et ceux que l’on voyait danser étaient considérés comme fous par ceux qui ne pouvaient pas entendre la musique», jure la maxime attribuée à Friedrich Nietzsche – toujours aucune preuve de sa paternité, mais ça fait plus classe de la mettre dans la bouche d’un philosophe plutôt que dans celle d’un poivrot de quartier. Tess Parks, jeune Canadienne tout juste entrée dans la trentaine, l’a empruntée pour son titre d’album afin de mieux résumer celle qu’elle fut à la sortie de la vingtaine: percluse de doutes, trop sensible aux remarques négatives, trop affectée par un monde qui s’effondre de toutes parts. Bref, l’impression de danser à contretemps. Elle a cependant tenu à ne rien oublier de cette décennie yoyo en nous offrant ici un témoignage de ses galères sentimentales, entre autres. «Des chansons d’une fille idiote de 19 ans», rigole-t-elle, portées par une voix langoureuse et un sens certain du phrasé ralenti. On retrouve aussi un son de synthé qui ramène au gigantesque Praise You de Fatboy Slim, et des boucles mélodiques proches de celles d’Anton Newcombe. Ce n’est pas une surprise: elle a été la muse du foufou aux commandes du Brian Jonestown Massacre, tellement inspirante qu’ils ont cosigné deux albums en 2015 et 2018. And Those… est un adieu à cette Tess Parks là, aussi, elle qui vient d’affirmer à Rock & Folk que l’arrêt prolongé de la cigarette lui avait rendu la voix de ses 16 ans. La voilà régénérée pour de nouvelles aventures, et déjà en studio pour un long format à paraître ces mois. Philippe Chassepot

Tess Parks, «And Those Who Were Seen Dancing» (Fuzz Club)


Angel Olsen, la country au cœur

Depuis la sortie de son dernier album en 2020 (qu’elle était venue présenter à Antigel), la vie d’Angel Olsen a pris des airs de tsunami émotionnel. Il y a bien sûr eu le fléau que l’on sait, mais aussi un coming out, puis la disparition de ses parents, emportés l’un après l’autre par une maladie en 2021 – le tout couronné par sa première rupture avec une femme. Comment dire les souffrances sourdes, cautériser les plaies béantes, émerger tant bien que mal des eaux sombres du deuil? C’est peut-être ce que s’est demandé la musicienne, 35 ans et regard vert sapin, au moment de composer son sixième opus. Réponse: la country. Jusque-là, Angel Olsen avait vogué sur les eaux caressantes de la pop-folk, tour à tour rock, acoustique ou orchestrale. Un virage donc, mais pas brutal: cette native de Saint-Louis, dans le Missouri, a toujours eu le cœur au bord des lèvres et la guitare plaintive, propres aux Emmylou Harris. A son tour, elle distille les touches d’americana au fil des dix titres de Big Time. Captées dans un studio rustique et bohème de Californie, les ballades mêlent piano, tambours battants et lapsteel, passant d’un état d’âme à l’autre parfois dans un même élan (le crescendo de Right Now…). Introspective mais pudique, Angel Olsen explore les tréfonds de l’âme en effleurant simplement ses reliefs – de sorte que chacun puisse s’y reconnaître. A la fois enveloppant et déchirant, doux et puissant, vintage mais jamais parodique, Big Time console. On se laisse bercer, entre la mélancolie et l’espoir qui naît. V. N.

Angel Olsen, «Big Time» (Jagjaguwar)


George Ezra, ombres au soleil

Il y a deux semaines, les têtes d’affiche se massaient à Buckingham pour chanter les louanges d’Elisabeth II – Queen et Adam Lambert, Alicia Keys, Duran Duran, Hans Zimmer… et George Ezra. Une invitation pareille, ça vous place un sujet de la reine. Et celui-ci n’a pas volé sa couronne: on doit au chanteur originaire de Hertford, 29 ans, deux disques de platine et d’avoir séduit bien au-delà du Royaume-Uni, grâce à un étonnant contraste: une bouille juvénile assortie d’une voix grave de crooner. Paradoxe ambulant, George Ezra est aussi le grand maître des tubes solaires. A commencer par Budapest, en 2013, ver d’oreille pop-folk inspiré par un voyage chaotique en Interrail, qui embarquait le monde vitesse TGV. Il y aura aussi Don’t Matter Now ou Shotgun, infusés de la même euphorie estivale, mélodies joueuses et sourires qui transpirent. On retrouve cette recette fraîche et sucrée sur son troisième album. Qui s’ouvre avec Anyone For You, piano bondissant fait pour les ondes et Green Green Grass, titre entraînant joué lors du jubilé… amputé de la phrase «Tu donneras une fête le jour où je meurs» – trop glauque, auraient estimé les organisateurs. George Ezra, lui, ne craint plus les zones d’ombre. Aux hymnes radieux, Gold Rush Kid tisse des fils plus personnels et mélancoliques. En 2020, l’artiste confiait souffrir d’anxiété et de troubles obsessionnels compulsifs, un thème qu’il décline jusqu’à répéter, comme un disque rayé dans I Went Hunting, «Imagine penser à quelque chose et y repenser/y repenser/y repenser»… La difficulté du succès quand l’esprit rechigne, mais aussi les moments de grâce entre deux cyclones: George Ezra passe par tous les états d’âme. Son été, c’est les quatre saisons. V. N.

George Ezra, «Gold Rush Kid» (Sony)


Foals, direction le dancefloor

Tous les moments de la vie, grands ou petits, méritent leur bande-son. Y compris l’éclatement, après une semaine caniculaire, de lourds cumulus anthracite, de quoi enfin rafraîchir l’atmosphère. Life Is Yours, le nouvel album de Foals, est la playlist idéale pour cette danse de la pluie. Pour une danse tout court, à vrai dire – incursion immédiate sur le dancefloor le plus proche. Etonnant, quand on pense aux premiers succès du groupe d’Oxford – l’indie-rock pensive d’un Spanish Sahara, les rifs exigeants d’Olympic Airways. Mais après un double opus en 2019, qui leur a valu des classements mirobolants, les gaillards de Foals prennent un tournant résolument pop et mainstream. Peut-être parce que le départ de leur claviériste Edwin Congreave, retourné à l’université, a précipité un changement de cap vers le mainstream. Ou parce qu’en accouchant de ce septième album dans une pièce sans fenêtres au sud de Londres, durant le confinement, le chanteur Yannis Philippakis et ses compères ont voulu rêver à des lendemains plus gais. «On pensait aux fêtes, aux clubs, à prendre le bus ivre à 2h du matin pour rentrer à la maison», expliquait-il au magazine NME. Un manifeste pour la légèreté et l’abandon, porté par des basses et des synthés aux échos funk. Le single, Wake Me Up, est fait pour être scandé par la foule d’un festival tandis que Looking High surfe sur un groove eighties jouissif. Un ensemble vibrant, cohérent qui, s’il peut paraître prémâché, donne envie de fermer les yeux et de s’oublier. V. N.

Foals, «Life Is Yours» (Warner)


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