Si sur le front pandémique, mars s'est révélé riche en rebondissements (et pas les meilleurs), au rayon musique on peut parler du mois des bonnes surprises. Enfin, pas du côté de Justin Bieber, qui dévoilait derrière un titre immense (Justice) un album évidé de sa substance vendredi dernier. Mais il n'y a qu'à voir l'ex-copine de Bieber, Selena Gomez qui, comme d'autres avant elle (Christina Aguilera, Beyoncé), se met à l'espagnol et fait des beats reggaeton sa force dans Revelación. 

Dans le Jukebox du Temps aussi, de belles surprises. A commencer par le septième opus de Lana Del Rey et ses brumes ciselées, qui la (re)place dans le panthéon des songwriters qui comptent. Les reprises de Neil Young aussi, signées du groupe britannique Tindersticks, qui empoigne pour l'occasion la boîte à rythmes. Ou encore les premiers efforts de Genesis Owusu, trublion australo-ghanéen, comme de la rappeuse romande Awori. Des friandises à déguster comme des œufs de Pâques en chocolat – avec un peu d'avance.


Israel Nash (US), le Loner dans les veines

Que s’est il passé en 2013 pour que ce fils de pasteur, tombé dans la musique à l’enfance mais auteur jusque-là de deux albums country-rock assez dispensables, finisse par pondre un chef-d’œuvre d’americana – son album Rain Plans? Le miracle de la géographie et des forces de l’invisible, manifestement. Après une enfance dans le Missouri et un passage à New York pour tenter une carrière, Israel Nash a choisi un ranch de la grande banlieue d’Austin, Texas, comme lieu de vie. «Dès que je suis arrivé ici, ma musique et mes textes ont radicalement changé. Comme s’il y avait eu une bascule spirituelle. Une vraie transition d’avec mes albums précédents», avoue-t-il. Un fluide sur lequel il continue de surfer: depuis Rain Plans, c’est comme s’il s’était injecté du Neil Young en intraveineuse, au point de décrocher le titre officieux d’hériter officiel du Loner. Après les excellents Silver Season (2015) et Lifted (2018), il revient avec Topaz, sans doute ce qu’il a fait de mieux et de plus efficace. Chant, mélodies, production, arrangements: le voilà intouchable dans son domaine, où il y a désormais lui et les autres. Philippe Chassepot

Israel Nash, «Topaz» (Desert Folklore)


Lana Del Rey (US), belles brumes

La dernière fois qu'on a vu Lana Del Rey, c'était en 2019 sur la grande scène du Paléo. Performance aussi vaporeuse que sa robe, elle semblait se dissoudre, entre deux poses lascives, dans ses refrains liquoreux. Depuis, la New-Yorkaise semble avoir retrouvé sa densité. Chemtrails over the Country Club, septième opus (presque dix ans après Video Games) confirme son talent gigantesque de songwriter. Sans quitter l'univers rêveur, rétro et nostalgique qui la caractérise, il en trace des contours affinés, plus délicats que prétentieux. Mélodies minimalistes mais implacables, les 11 titres nous promènent d'un L.A. brumeux aux reliefs de Yosemite, comme autant de lointains souvenirs. Dans White Dress, Lana Del Rey se revoit en serveuse de 19 ans, racontant sa naïveté d'un falsetto désarmant, ou invoque un ancien amant dans l'évanescent Tulsa Jesus Freak. Thèmes chers à la chanteuse, prix du succès et amours déçues flottent dans des vapeurs de folk et d'americana. Mais c'est quand elle s'entoure de voix féminines pour reprendre For Free de Joni Mitchell qu'elle marque sans doute son plus joli coup. Lana Del Rey a le secret de cette pop élégante et floue où beauté et mélancolie se complimentent; bonne nouvelle pour les amoureux de l'aigre-doux: un nouvel album est déjà annoncé pour juin. Virginie Nussbaum

Lana Del Rey, «Chemtrails over the Country Club» (Polydor)


Svarts (CH), un flash dans la pénombre

Il y a dans la musique de Svarts quelque chose qui tient d’un plaisir dévorant, tout autant que d’une science, à concasser les époques – on entend par là le pouvoir de ramener des choses à la vie et, simultanément, de forcer un futur possible à s’incarner ici et maintenant. On s’explique: Geography, conçu entre deux arcs (jurassien et lémanique), est un disque que vous aurez sûrement envie de classer dans un tiroir étiqueté «pop de ténèbres». Vous auriez raison: on est ici face à des chansons qui, en leur cœur, vous empoignent par la cage des côtes, et vous emmènent avec, malgré tout, une forme de douceur vers des émotions dont vous aviez l’ennui. Mais écoutez mieux: vous êtes en fait dans un écosystème sonore beaucoup plus large, dans lequel des lames électroniques, des traitements sonores d’une magnifique étrangeté et des voix supérieures (Danaé Leitenberg et Saskia Von Fliedner) vous poussent vers des murs de guitare granitique. Vous vous rendrez compte, alors, que la géographie de Svarts a tout de celle d’un nouveau monde. Philippe Simon

Svarts, «Geography» (Hummus Records)


Genesis Owusu (AUS-GH) montre les crocs

Un black dog n'est pas qu'un chien noir, c'est aussi une allégorie incarnant tour à tour la dépression et le racisme. Une figure et deux thèmes omniprésents sur le premier opus de Genesis Owusu. Si le fond est grave, la forme ne se déguste pas pour autant en déambulant encapuchonné sous la pluie. Au travers des 15 titres de cet album concept, l'artiste australo-ghanéen de 22 ans nous emmène dans un tourbillon expérimental mêlant sonorités hip-hop, électroniques, funk, punk, folk, et no wave. Un joyeux mélange, pour ne pas dire un foutoir organisé, de sonorités viennent sans cesse bousculer l'auditeur, qui se retrouve parfois à tenter de déchiffrer un refrain avant de réaliser qu'il est enregistré à l'envers. Ces productions s'imbriquent de manière surprenante pour former un tout cohérent et résolument festif, sur lequel l'artiste traite avec justesse des railleries quotidiennes vécues en raison de sa couleur de peau (Black Dogs!), des relations toxiques (Centrefold) ou encore de l'instabilité mentale que peut provoquer la célébrité (Gold Chains). Le voyage aurait pu s'achever sur un happy end (No Looking Back), mais Genesis Owusu l'a voulu plus réaliste, en rappelant que l'on ne se défait pas de la dépression et du racisme du jour au lendemain (Bye Bye). Alexandre Steiner

Genesis Owosu, «Smiling With No Teeth» (House Anxiety/Ourness)


Tindersticks (GB), le charme discret de la mélancolie

Voilà bientôt trente ans, trois décennies déjà, que les Tindersticks nous enchantent avec une musique qui n’appartient qu’à eux. Si on peut parler de pop de chambre aux élans folk ou de rock lancinant sous influence soul, si on peut évoquer une hypnotique mélancolie ou un enivrant tourbillon émotionnel, aucune définition ne sied véritablement à ce que propose le groupe de Nottingham depuis la sortie, en 1993, de son premier album. La bande emmenée par le ténébreux et magnétique Stuart Staples, longtemps incapable de monter sur scène sans un état d’ébriété avancé, a traversé le temps et les modes sans dévier de sa ligne. Mais voilà que son treizième album studio s’ouvre sur Man Alone (Can’t Stop the Fadin’), un étonnant morceau de 11 minutes construit sur une boucle électro qui va doucement s’intensifier, tandis que la voix toujours chaude et rassurante du baryton Staples va se dédoubler. Impossible à définir, à nouveau. Osons peut-être simplement évoquer une sorte de transe minimaliste – presque l’envie de danser, malgré des paroles douces-amères, alors que de manière générale la musique des Tindersticks est plus propice aux larmes. Si la suite du disque s’avère plus proche de ce qu’ont toujours proposé les Anglais, reste une approche résolument minimaliste, de même que quelques autres surprises, à l’image de ces reprises en mode boîte à rythmes de Neil Young (A Man Needs a Maid) et Television Personalities (You’ll Have to Scream Louder), ou encore ce morceau en français, Tue-Moi, comme pour rappeler le long compagnonnage du groupe avec la cinéaste Claire Denis. Stéphane Gobbo

Tindersticks, «Distractions» (City Slang)


Awori (CH-UGA) et Twani (F), fantôme royal

On la découvre, plastrons brodés et sourires tristes sur les portraits d'époque. Ranavalona III était la dernière reine malgache. Qui, à la fin du XIXe, s'est battue contre l'invasion coloniale, une lutte payée de son exil en 1897. C'est à cette figure de résistance, de courage et de détermination féminine que la rappeuse helvético-ougandaise Awori (née un 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, ça ne s'invente pas) dédie son premier album. Composé avec le beatmaker lyonnais Twani, Ranavalona brasse avec maestria rythmes hip-hop, sons électro et néo-soul vibrante pour dire l'autodétermination, le pouvoir du collectif, le déracinement aussi. Un exercice d'introspection pour Awori qui a quitté son Ouganda natal pour la Suisse à l'âge de 11 ans. Timbre voluptueux digne des «queens» du R'n'B, la rappeuse mêle français, anglais mais aussi luganda, la langue de sa mère, sur le jouissif Nkomawo («Je reviens»). «J'ai mis mon cœur, mon âme, ma sueur et mes larmes dans cet album, et j'ai convoqué l'esprit de cette grande reine pour me donner l'inspiration, me guider et me protéger», confiait-t-elle sur Instagram. Résolument urbain, empreint d'assurance et d'agilité, Ranavalona est à la hauteur du fantôme qu'il convoque. V. N.

Awori x Twani, «Ranavalona» (Galant Records)


Découvrez les jukebox précédents