Qui aurait voulu prédire les grands noms du Paléo 2022 (autant dire dans un siècle, dans une éternité) aurait pu jeter un œil aux sorties phares de cette saison froide: Orelsan et son explosif Civilisation, Kyo, qui revient aujourd’hui même avec sa pop-rock nostalgique, Angèle, dont le très attendu Nonante-cinq est prévu pour décembre, ou encore Juliette Armanet. La Française, héritière pop de Véronique Sanson dit-on, a enflammé l’automne avec son second album infusé de rythmes disco. Littéralement: dans son dernier clip, Qu’importe, elle chante l’amour consumé devant des rideaux en feu.

On retrouve sa variété chic et rétro dans la sélection du Jukebox de novembre, aux côtés d’autres braises qui couvent. La jeune Belge Meskerem Mees, révélation folk et lauréate du Montreux Jazz Talent Award 2021, la fusion sombre d’Aesop Rock et Blockhead ou encore le groove seventies de la formation genevoise L’Eclair. Bonne écoute!


Juliette Armanet (F), la mélancolie volontariste

En 2017, la Lilloise faisait sensation avec Petite Amie, un enregistrement qui lui vaudra la Victoire de la musique de l’album révélation. Un amour de la belle chanson, des arrangements délicats, un piano, il n’en fallait pas plus pour que Juliette Armanet soit comparée à Véronique Sanson. Flatteur, mais aussi réducteur. On sentait derrière ses velléités pop un amour du disco, un sillon qu’elle creuse cet automne sur son deuxième album. De manière littérale sur un premier single (Le Dernier Jour du disco) qui est aussi le premier titre du disque. Suivent alors plusieurs morceaux (Qu’importe, Tu me Play) aux rythmiques volontaristes, comme une envie de dancefloor, avant que le tempo ne ralentisse sur des compos aux arrangements lorgnant ostensiblement vers les années 1970-1980. Lors de son passage aux Francomanias de Bulle en 2018, la chanteuse nous expliquait que, pour elle, «la musique est un art de l’invisible. Il y a quelque chose de totalement instinctif qui fait que lorsqu’on écoute Michael Jackson, on a envie de danser, alors que lorsqu’on écoute Barbara, on a envie de pleurer.» Consciente de cette dualité et de la manière dont sa voix est capable d’émotions multiples et contradictoires, Juliette Armanet force malheureusement parfois le trait, appuyant trop sur la mélancolie et le clair-obscur (les ballades Je ne pense qu’à ça et Le Rouge aux joues). Inégal, Brûler le feu confirme que le deuxième album est un cap difficile à passer. Stéphane Gobbo

Juliette Armanet, «Brûler le feu» (Romance Musique)


Strawberry Guy (GB), petit géant pop

Les dieux de la pop ont été généreux avec Liverpool il y a un demi-siècle de cela. En y installant le plus grand groupe de l’histoire, ils ont éclairé une ville dont l’image laborieuse changerait à tout jamais aux yeux du monde. Mais il y avait un prix à payer, et personne ne le savait: une forme de malédiction allait s’attacher à tous les successeurs des Beatles, dont aucun ne parviendrait vraiment à occuper le sommet de la hiérarchie. Totalement injuste, aussi bien pour les Pale Fountains, les Boo Radleys, The Coral, ou d’autres encore plus confidentiels, tel John Cunningham, réincarnation parfaite des Lennon-McCartney, et désespérément condamné à voler sous le radar malgré des albums aux mélodies inouïes. Quel sort attend Strawberry Guy en cette fin d’année 2021? Après un premier EP plus que prometteur en 2019, le jeune Alex Stephens – de son vrai nom – nous offre ici un long format choc: dix chansons, dix torrents d’émotions imparables hautement produits, avec une inspiration classique évidente qui nous fait voyager dans tous les temps. Voilà un nouveau géant qui mériterait lui aussi une exposition universelle. Les dieux de la pop sauront-ils enfin l’entendre de cette oreille? Philippe Chassepot

Strawberry Guy, «Sun Outside my Window» (Melodic)


Meskerem Mees (BE), conteuse folk

Son nom a des airs d’allitération, mélange mélodieux de ses racines belges et éthiopiennes. Meskerem Mees vient de Gand, n’a que 21 ans et sur la pochette de son premier album, l’âne de la famille, Julius, croque sa chemise. Voilà une histoire qu’elle aurait pu raconter sur son disque, qui porte d’ailleurs le nom du malotru: l’univers de la Flamande est tissé d’histoires poétiques et allégoriques, tranches de vie choisies délivrées sur un tapis folk-pop. Celle d’un astronaute toisant l’humanité à distance, d’un frère broyé par le système ou de Joe, garçon un peu lunaire à qui elle s’adresse, guitare acoustique en bandoulière et timbre duveteux. On s’en rend vite compte, Meskerem Mees est la reine des mélodies fines et épurées, enrichies ici et là du violoncelle de son amie Febe Lazou. Le résultat évoque les débuts de Laura Marling, les ballades de Johnny Flynn – ou encore une Joni Mitchell aérienne, citée par l’artiste parmi ses influences. Celle qui a boudé, enfant, le rigorisme du Conservatoire s’est vu remettre cet été (et à l’unanimité) le Montreux Jazz Talent Award 2021, avant d’enchaîner avec une résidence artistique à, à Genève. De quoi confirmer que cette conteuse hors pair, à la nonchalance sincère et délicieuse, compte parmi les révélations de l’année. Virginie Nussbaum

Meskerem Mees, «Julius» (May Way Records)


Aesop Rock & Blockhead (USA), errances dans la brume

Se plonger dans un album d’Aesop Rock – Ian Bavitz de son vrai nom – est toujours une expérience étrange, qui laisse le sentiment de pénétrer dans la psyché d’un homme ayant choisi de vivre reclus dans un monde halluciné. Garbology n’échappe pas à la règle. Et démontre que cette figure incontournable de la scène hip-hop underground américaine n’a pas fini de nous surprendre avec sa plume qu’il aiguise depuis la sortie de son premier opus – Music for Earthworms – il y a vingt-quatre ans. Aussi bon rappeur que conteur et poète, le natif de Long Island emmène comme à son habitude l’auditeur dans son univers sombre à grands coups de métaphores introspectives. De situations banales en critiques sociétales acerbes, il n’épargne personne, et surtout pas lui-même. Et aussi bizarres que soient ses textes, on se laisse emporter au gré de la mélancolie ambiante. Garbology, c’est aussi la réunion – et le premier album cosigné – de deux vieux compères qui n’ont plus travaillé ensemble depuis quatorze ans, mais qui ont délivré ensemble leurs meilleurs crus. A la production, Blockhead (Tony Simon) propose des mélodies où le piano et les clarinettes jazzy se superposent à des samples entêtants, sans jamais empiéter sur la performance vocale. Bien loin des standards du rap mainstream actuel, cet opus n’invite pas à la fête. Mais plutôt à l’errance en compagnie de l’auteur qui, dans le dernier morceau (Abandoned Malls) lâche: «J’ai dormi dans mon fauteuil, fait des promenades bizarres et parlé à des gens qui ne sont pas là.» Pas étonnant dès lors de le voir sortir dans la brume de novembre. Alexandre Steiner

Aesop Rock & Blockhead, «Garbology» (Rhymesayers)


L’Eclair (CH), sur l’au-delà

On gagne certainement à ne jamais considérer le rythme sous l’aspect de ses théories, pour pouvoir au contraire l’expérimenter de manière empirique. On ne sait si ce débat a trotté dans la tête des Romands de L’Eclair, mais le fait est que les pièces qui se succèdent dans Confusions sont animées d’un souffle particulièrement libéré. Le corps sonore qui est ici donné à entendre est hybride: son architecture aligne des éléments krautrock, des séquences de funk lent, de jazz extatique ou d’électro délavée, des glissements de thérémine, des basses qui se baladent par moments du côté du dub – une galimafrée dont on dira qu’elle est en soi une marque de fabrique de l’écurie genevoise Bongo Joe, qui sort le disque. Mais ce qui rend cet album si passionnant a davantage trait à la manière pour tout dire miraculeuse avec laquelle ces différentes structures, quelques fois profondément étranges, s’articulent les unes aux autres. On devrait craindre de tout organisme mêlé qu’il trébuche sur les sutures qui le composent – surtout que le groupe est composé de beaucoup d’individualités: six, voire sept en fonction des besoins, sans compter tout un large aréopage d’invitées et d’invités. Mais L’Eclair, lui, est rapide et agile comme une connexion neuronale. Philippe Simon

L’Eclair, «Confusion» (Bongo Joe)


Les Jukebox précédents:

Octobre: James Blake, Lana del Rey, Faraj Suleiman…

Septembre: Lil Nas X, Stéphanie Blanchoud, Low…

Août: Lorde, The Killers…