D’abord, rappelons que nous sommes encore en novembre. Ce qui signifie qu’il n’est pas tout à fait temps de ressortir les albums de Noël, sommeillant entre les guirlandes dégarnies et les santons de Provence – même si, avec le brouillard qui nous enveloppe comme un jour blanc sur les pistes, et les faux sapins dans les vitrines, on serait tenté de passer direct au mode nativité.

Qu’à cela ne tienne: les mélomanes de la rédaction vous ont sélectionné cinq nouveaux albums coups de cœur tout aussi réjouissants, pour secouer, envoûter ou réchauffer les cœurs engourdis. Au menu, de fines relectures acoustiques, de l’électro-jazz franco-suisse ou encore les rythmes sénégalais à la fête.

Bonne écoute!

King Hannah (GB), se perdre à Liverpool

C’est un groupe tout neuf, mais son identité visuelle est déjà toute trouvée. Hannah Merrick, beauté géométrique sculptée dans un autre monde, offre son profil boudeur à la pochette, mais aussi sa voix sensuelle et métallique aux six titres de leur tout premier EP. Un régal à l’écoute de Meal Deal et Crème Brûlée, les deux pépites aux tonalités langoureuses que les fans de Hope Sandoval (Mazzy Star) adoreront à la première oreille. «On aimerait que les gens se perdent dans notre musique», assure Craig Whittle, l’autre compositeur de King Hannah. C’est ici un piège: ces jeunes gens viennent de Liverpool, mais leur son n’a rien à voir avec toutes les sorties pop rock qui s’échappent régulièrement de la ville. On se vautre bien davantage dans des compositions hypnotiques, avec en prime une énergie sérieusement roborative. Si le mot alchimie a encore un sens, au-delà de son cliché, c’est ici qu’on peut le trouver: fragile et aérien, indestructible et tanké au sol, cet EP annonce déjà d’autres voyages extraterrestres et sensoriels. Philippe Chassepot

King Hannah, «Tell Me Your Mind And I’ll Tell You Mine» (City Slang).


Bada-Bada (CH-F), électro-jazz dans l’espace

On l’associe souvent à l’obscurité feutrée des clubs de jazz. Mais le saxophone quitte régulièrement son berceau, s’invitant jusque dans la house la plus mainstream – c’est que ses plaintes langoureuses colorent à merveille les beats électroniques. Bada-Bada l’a bien compris, et fait justement dans ce mariage organique. Chez le jeune trio franco-suisse (le saxophoniste, Léo Fumagalli, est un Lausannois expatrié à Paris), il prend la forme brumeuse de nappes techno-jazz, brouillant audacieusement les frontières de genre. Plonger dans II, leur nouvel EP, c’est voir le lyrisme du saxophone, la texture des synthés et le galop de la batterie faire corps, dans des boucles intenses et jamais lassantes. On songe à autant de sorties dans l’espace, où le son ricoche à l’infini. Ici, le voyage est atmosphérique, là trépidant, ailleurs légèrement anxiogène. Mais c’est peut-être sur Venus que le groupe, complété par le batteur Tiss Rodriguez et le trompettiste Lilian Mille, trouve son meilleur oxygène. Pur et grisant. Virginie Nussbaum

Bada-Bada, «II» (Jazz-O-Tech).


Sébastien Tellier (F), l’esprit simple

A force de sans cesse brouiller les pistes, passant d’un album «sexuel» à un disque «politique» ou «domestique» (les joies de la vie familiale servaient de thème à son dernier effort), le barbu le plus snob des princes de la musique électronique de France s’est parfois un peu perdu. Copain de tout ce qui compte dans l’histoire de la French touch, de Jean-Michel Jarre aux Daft Punk, Sébastien Tellier aimerait aussi être parfois pris plus au sérieux. D’où ce disque de relectures acoustiques et épurées de quelques-unes de ses meilleures chansons (il avait déjà tenté pareille expérience en 2006), qui porte élégamment son titre, Simple Mind. Excellence mélodique, complexités harmoniques, autant de qualités rarement soulignées dans le genre électro, mais qui font de cet album aérien, libre, léger mais profond, au son planant, naturel et apaisé, bien mieux qu’une façon pour Tellier de se retourner sur son passé: voici plutôt une redécouverte magnifique de son art musical. Aïna Skjellaug

Sébastien Tellier, «Simple Mind» (Record Makers).


jesu (GB), grondements souterrains

La pochette de Terminus ne ment pas: on a bien là une musique pour les arbres dépouillés de leurs feuilles. jesu (avec une minuscule) est l’un des nombreux projets du Britannique Justin Broadrick, et certainement son hypostase la plus retenue. Sous d’autres pseudonymes, dans d’autres configurations (Godflesh, Zonal, JK Flesh…), Broadrick a des effets de souffle, des élans puissants, voire violents; jesu est plus amène. Les systématiciens diront qu’on a ici quelque chose qui se situe aux confluences du post-rock, du shoegaze et d’une pop massive et resserrée. On a surtout huit titres qui sont autant de cantates aux matins blêmes: mais s’il y a, bien entendu, de la mélancolie, elle est armée – c’est le coup de génie de ce disque: transmettre une distillée d’émotions grises en pariant sur la puissance d’évocation du grondement que font les plaques continentales quand elles se frottent les unes contre les autres. Philippe Simon

jesu, «Terminus» (Avalanche Recordings).


L’Orchestra Baobab (SN), jubilé jubilatoire

Le mythique groupe sénégalais fête ses 50 ans. Une célébration qui s’accompagne de la réédition de deux albums: celui qui a marqué leur retour en 2002, Specialist In All Styles, au format vinyle, et Sibou Odja, en vinyle et pour la première fois en version digitale. Ce dernier, sorti en 1981, est le 2e album studio de l’orchestre. Enregistré à Dakar, ce six-titres produit par Syllart Records a propulsé le groupe sur le devant de la scène internationale. A l’image de ses membres, issus d’ethnies différentes, leurs instruments (saxophone, clarinette, percussions, congas, timbales, guitares et basse) et leurs chants font résonner toutes les rythmiques traditionnelles de l’Afrique de l’Ouest. Elles s’entremêlent, s’accompagnent de dialectes et s’imprègnent d’influences contemporaines. Ainsi des airs de musiques afro-cubaines, de swing, de soul, de funk, de jazz et de rock s’immiscent dans leurs morceaux. Autorail, interprété au rythme d’une locomotive par l’icône de la salsa Médoune Diallo, célèbre l’ouverture de la ligne de chemin de fer Dakar-Niamey. Sibou Odja – «si tu vois» en créole de la Guinée-Bissau, est une supplication de quatorze minutes du chanteur à ne pas être quitté par l’être aimé. Chams Iaz

L’Orchestra Baobab, «Viva Bawobab S1/Si Bou Odja» (Productions Jambaar PJ).


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