Est-ce parce que nous «consommons» du covid sans discontinuer depuis un an et demi que nous voyons le monde comme une grande courbe d'infections? Dans une récente étude, des scientifiques britanniques affirment en tout cas que la musique se transmet selon le même modèle qu'une épidémie - par les connections sociales. Echanger des mots, c'est échanger des sons.

S'il y en a un qui s'y connaît en viralité, c'est bien Lil Nas X. Après le raz-de-marée provoqué par son titre Old Town Road en 2019, il réitère avec Montero (Call me By Your name), premier single de l'album du même nom qui a déclenché polémiques (dans le clip, il fait une danse suggestive pour Satan) et près d'un milliard de streams sur Spotify. Si, selon l'étude, l'electronica aurait le plus haut potentiel viral, notre Jukebox de septembre préfère brasser les genres: la pop de la Belgo-suisse Stéphanie Blanchoud y côtoie les synthés eighties de Yann Wagner ou encore le rock tranchant (et savoureux) de Closet Disco Queen & The Flying Raclettes.


Lil Nas X (USA), flamboyant manifeste

Tout commence par un coup de lasso 2.0. Fin 2018, Lil Nas X, jeune Afro-américain de 19 ans, concocte depuis sa chambre Old Town Road, hymne mi-rap mi-country qui ne tarde pas à affoler TikTok, le classement Billboard... et les conservateurs: quoi, un cowboy noir?! Noir et gay, qui plus est: Lil Nas fait bientôt son coming-out, chose rare dans le monde encore très hétéronormé du hip-hop américain. Mais Lil Nas assume. Plus que ça, il porte à travers ses tenues et ses clips les couleurs LGBT avec une exubérance joyeuse et sulfureuse. Montero, son premier «vrai» album (qui porte son nom de famille), s'inscrit dans ce désir aigu d'affirmation, d'émancipation, de provocation. «Les gens seront énervés, il diront que je milite pour des idées. Et en réalité, c'est bien ce que je fais», écrivait-il dans un post Instagram. Sur des arrangements explosifs, ses titres racontent les hommes qu'il convoite, cru ou vulnérable - universel. Evitant le piège d'une formule monochrome, Lil Nas convoque trap, folk et pop, invitant Miley Cyrus pour une balade mélancolique ou mêlant ses beats au piano d'Elton John. Un manifeste à la fois flamboyant et sincère, qui prouve s'il le faut que l'amour queer a conquis le mainstream. Virginie Nussbaum 

Lil Nas X, «Montero» (Columbia)


Yan Wagner (F), l'énergie du chaos

Avertissement avant première écoute: il y aurait danger à poser une oreille trop rapide sur Yan Wagner – ou à s'en tenir à ses clips à l'autodérision hélas bien trop bancale, à la limite de la contre-publicité. Flirter avec la caricature tout en restant sur les cimes de l'excellence: c'est l'une des définitions possibles du talent ou de la grâce, et le chanteur franco-américain s'y entend comme personne dans cet exercice d'équilibriste. Pour son troisième album (après Forty Eight Hours en 2012 et This Never Happened en 2017), il a encore amélioré sa recette de base: amour des synthés et de la funk-pop pour se vautrer tout plaisir dans les années 80, et voix de crooner super grave mais pas surjouée. Il a aussi choisi le français à temps plein, une première, sans jamais basculer dans l'exercice de style pompeux. Ses paroles, vraies punchlines faussement absurdes, parlent de malaise, de rupture, d'incompréhension, de perte de l'être aimé. Une énumération qui sonnerait presque comme une annonce de marabout escroc, mais il s'agit ici juste d'un état des lieux: celui du chaos, énergisant au possible. Philippe Chassepot

Yann Wagner, «Couleur Chaos» (PIAS)


Stéphanie Blanchoud (CH-B), le chant comme mise à nu

En début d’année, on rencontrait Stéphanie Blanchoud au Bouvret, où elle achevait le tournage – au coté de Valeria Bruni Tedeschi et Benjamin Biolay – du troisième long métrage cinéma d’Ursula Meier. Le film s’intitule La Ligne, elle y incarne «une cocotte-minute qui ne sait pas gérer ses émotions», nous expliquait-elle alors. Née à Bruxelles d’une mère belge et d’un père romand, elle est comédienne, mais aussi chanteuse. Cet automne, c’est ainsi son troisième album qu’elle dévoile. Ritournelle la voit creuser le sillon d’une musique délicate préférant le clair-obscur aux évidences. En onze titres, Stéphanie Blanchoud y confirme son immense talent d’interprète, façonné lorsqu’elle a étudié le chant au Conservatoire royal de Bruxelles – «chanter implique une telle mise à nu qu’à côté, incarner un personnage semble extrêmement simple», dit-elle. Plus arrangé et d’une certaine manière plus pop que ses précédents enregistrements, ce nouveau disque dévoile au fil des écoutes un songwriting d’une irrésistible élégance. Stéphane Gobbo 

Stéphanie Blanchoud, «Ritournelle» (Poppins Productions)


Low (USA), si haut

A considérer l’entier de la carrière de Mimi Parker et Alan Sparhawk, le duo qui bat au cœur de Low, on se rendra compte que, de I Could Live in Hope (1994) à ce Hey What d’aujourd’hui, l’esthétique de cette formation dont on a fait le parangon de la mouvance dite slowcore a navigué d’un minimalisme très épars à des disques remplissant tous les interstices de l’expérience d’écoute. C’est le cas de celui-ci: le travail de production additionnel de BJ Burton fait de ce Hey What un monument à la fois granitique et corrosif, qui guide les mélodies souvent extatiques de Sparhawk et Parker dans des couloirs à la géologie pour tout dire imposante. Les basses sont larges, presque écrasantes, à la limite quelques fois d’assourdir le propos général; mais ce qu’elles laissent échapper de leurs mâchoires – un chant de tête à deux voix, des harmonies d’empyrée – arrachent une respiration qui soulève, et soulage, les âmes. Philippe Simon

Low, «Hey What» (Sub Pop)


Closet Disco Queen & The Flying Raclettes (CH), moitié-moitié

Les bonnes idées sont une marque de fabrique du PALP, l’ubiquiste festival valaisan qui met cul par dessus tête la notion même de programmation. Et c’est par le biais d’une carte blanche de son édition de 2020 que Closet Disco Queen (Luc Hess et Jonathan Nido, que l’on croise souvent aux côtés de Louis Jucker) et The Flying Raclettes (Kevin Galland et Chadi Messmer) ont associé leurs vues. S’il faut filer la métaphore fromagère ici presque omniprésente, on dira que dans cette Omelette rien ne tranche mais que tout y est tranchant: les quatre pièces du puzzle s’imbriquent parfaitement en une forme de (post-)rock musculeux, félin, vaguement stoner et volontiers mathématique (si ce dernier critère peut être barbant chez d’autres, il ne l’est jamais ici). Les progressions des morceaux (qui peuvent être longs, jusqu’à 12 minutes pour Gigadodane, qui clôt le disque) sont surtout à considérer comme des modes propulsion qui se succèdent les uns aux autres. Une musique à courir donc, et par ce fait même parfaitement digestive. P. S.

Closet Disco Queen & The Flying Raclettes, «Omelette du Fromage» (Hummus Records)


Les Jukebox précédents

Août: Lorde, The Killers...

Juillet: Leon Bridges, John Grant, Anika…

Juin: Wolf Alice, Silly Boy Blue…