Dans De la Terre à la Lune, Jules Verne imaginait une levée de fonds de quatre millions de dollars pour financer le voyage. Lombard, Odier & Cie, la banque privée genevoise, comptait parmi les donateurs, précisait l'écrivain dans un chapitre mémorable.

Aujourd'hui, soit 143 ans plus tard, Thierry Lombard, associé-gérant de la banque, a versé 100 000 francs lors d'un appel de la Maison d'Ailleurs à Yverdon, qui inaugure son Espace Jules Verne ce samedi. De la fiction à la réalité, la boucle est bouclée.

Parler d'argent, c'est une manière d'aborder la modernité de Jules Verne. Alors que l'ouverture de la belle extension du musée yverdonnois remet à l'honneur le maître nantais, grâce à la collection du Suisse Jean-Michel Margot (LT du 02.10.2008), la question revient: toujours moderne, Jules Verne? Ou définitivement daté, lui, le chantre d'un progrès auquel on ne croit plus, le conteur d'aventures en des terres inconnues, maintenant que la planète est criblée par Google Earth?

On pourrait pencher pour la ringardise. Pas facile de faire lire les gros volumes des Voyages extraordinaires aux plus jeunes, qui engloutissent pourtant les dodus Harry Potter. Certains parlent d'une lenteur de la narration, d'énumérations étouffe-bougres, de digressions exaspérantes. Directeur général de Payot, Pascal Vandenberghe concède que «Jules Verne est sans doute davantage lu par des jeunes adultes ou des adultes. Pour beaucoup de jeunes, il est quelqu'un qui travaille dans le cinéma...»

Directeur de la Maison d'Ailleurs, Patrick Gyger s'impatiente: «Verne a bien mieux vieilli que Balzac! Par contre, je plaide pour qu'on le découvre sans les illustrations, cela permet de rentrer dans cet imaginaire en évitant les connotations des images, que certains trouveront ringardes.» Il ajoute que des enfants de 6 à 10 ans, ayant eu la primeur de l'Espace Jules Verne, ont «immédiatement reconnu la maquette du Nautilus».

Pascal Vandenberghe résume: «Nous trempons tous dans Jules Verne.» Depuis le Voyage dans la Lune en 1902 à une énième adaptation - en 3D, cette fois - du Voyage au centre de la Terre cette année, avec Brendan Fraser, on recense 126 adaptations cinématographiques officielles de son œuvre. Sans compter d'innombrables films qui s'en inspirent.

Malgré le légendaire Nautilus, la longévité de l'œuvre ne tient pas à ce caractère de visionnaire techno-scientifique qu'on a longtemps conféré à l'écrivain, en allant jusqu'à compter ses soi-disant inventions, voitures, sous-marins ou avions. Il avait pourtant lui-même mis en garde. Une citation sur un panneau de l'Espace Jules Verne dit: «Je faisais simplement de la fiction à partir de ce qui est devenu faits ultérieurement. Mon objet n'était pas de prophétiser, mais d'apporter aux jeunes des connaissances géographiques en les enrobant d'une manière aussi intéressante que possible.»

La persistance du corpus vernien vient d'abord du fait qu'il est malléable, il se moule selon les formats, les intentions des créateurs, les époques. Il peut produire un grand spectacle familial, à l'image de la tentative - ratée - du Tour du monde en 80 jours avec Jacky Chan, en 2004. Ou un film d'épouvante mettant l'accent sur les créatures. Ou une grande œuvre épique façon Michel Strogoff. Des 62 voyages extraordinaires, et quelques autres romans, chacun peut trouver matière à relecture, à renouvellement. Au point de déstabiliser les puristes: selon Jean-Michel Margot, «Jules Verne est devenu un concept populaire et planétaire, totalement détaché de l'écrivain.»

L'œuvre était modulée à l'envie dès son origine, la modernité de Jules Verne tient à cela. Lui qui rêvait d'écrire pour le théâtre, plus noble, se retrouvait à pondre des romans à la chaîne. Ils lui auront apporté notoriété et quelque fortune, mais sa frustration de départ l'a poussé à décliner ses idées. Les adaptations théâtrales sont nombreuses, et souvent supervisées par l'auteur en personne. Avec son éditeur, ami et bourreau à la fois, Pierre-Jules Hetzel, l'écrivain déploie une stratégie de multi-publication avant l'heure: les ouvrages sont fractionnés, rassemblés, puis réédités comme cadeaux d'étrennes. L'auteur des 500 Millions de la Bégum était aussi un businessman, une PME à lui seul. S'il avait vécu sous le régime de Hollywood, nul doute qu'il aurait été un négociateur averti face aux studios.

Revoici donc ce rapport décomplexé à l'argent qui fait du Nantais un créateur à part, et toujours actuel. D'autant que l'œuvre est pétrie d'un capitalisme optimiste qui la singularise. En même temps qu'ils forment des défis ou des paris, l'expédition lunaire ou le tour du monde en accéléré constituent des projets dignes d'une start-up, avec leur plan d'affaires et leur capital-risque. Chez Jules Verne, l'argent circule peut-être un peu plus vite qu'à son époque.

Là est l'anticipation. Cette forme de globalisation, déjà effective, dans l'esprit des personnages verniens. Une façon d'arpenter la planète - en l'explorant certes, mais pour la rendre plus familière. Totale et locale à la fois, à l'instar de n'importe quelle campagne publicitaire actuelle vantant les mérites d'une compagnie aérienne ou d'un opérateur de télécoms.

«Des connaissances géographiques», citait l'auteur comme socle de son entreprise littéraire. Il y a une «ambition folle dans son projet, et les personnages, les histoires ainsi que les véhicules sont au service de cette ambition: l'exploration des mondes connus et inconnus», relève Patrick Gyger.

A force de faire sillonner le globe par ses héros, de traquer les zones blanches des cartes, Jules Verne a agrandi le monde dans l'imaginaire, tout en le réduisant de fait. La Terre se parcourt et se pratique. Par ses fictions, le vieux maître ouvrait la littérature à une mondialisation.

Inauguration de l'Espace Jules Verne ce samedi, de 10h30 à 22h30. Dimanche 5 octobre: symposium Jules Verne au château d'Yverdon, dès 13h. Rens. 024/425 64 38 ou http://www.ailleurs.ch