D'abord, un paradoxe. A l'heure de l'Internet triomphant, quand la Maison d'Ailleurs d'Yverdon, musée de la science-fiction (SF), se dote d'une extension, celle-ci est presque entièrement dédiée... au livre. L'Espace Jules Verne, qui s'ouvre samedi, valorise le livre en bibliothèques, dans des vitrines, en hébergeant au moins 35000 volumes.

Les gros bouquins du maître nantais, bien sûr, mais aussi une salle dédiée aux pulps, revues de SF des années 20 aux couvertures criardes et délicieuses. Elles sont les enfants naturels de Jules Verne, assure Patrick Gyger, directeur de la Maison d'Ailleurs.

L'espace est situé en face du musée, dans les locaux de l'ancien casino-théâtre d'Yverdon. Passant du musée à sa nouvelle surface par une passerelle inclinée, le visiteur pourra suivre des interviews d'experts en vidéo, ou voir des films rares adaptant Jules Verne. En savoir plus sur les mythes du XIXe et du XXe siècles, de Frankenstein à Tarzan, grâce à une borne interactive créée avec Arte. Faire défiler de grandes réclames verniennes grâce à l'affichotron, machinerie de l'image conçue par François Junod, le maître des automates perché à Sainte-Croix. Suivre des conférences dans un espace sobre, à côté du poêle de 1842.

Choc des époques. Patrick Gyger l'assure: l'Espace Jules Verne n'est pas un temple. «Nous voulons inscrire l'écrivain dans une perspective large, avec ses prédécesseurs et ses successeurs, dans une continuation des voyages extraordinaires, de l'utopie et de la SF», les trois piliers de la Maison d'Ailleurs.

La genèse de cet Espace Jules Verne, c'est une rencontre. Sur La Côte vaudoise, il y a une vingtaine d'années, Patrick Gyger, à présent 37 ans, croise le chemin de Jean-Michel Margot, géologue puis informaticien, qui fêtera ses 71 ans samedi. A ce jeune qui dévore les littératures de l'imaginaire, l'aîné parle de la Maison d'Ailleurs, curieuse institution tombée sur Yverdon en 1976.

Les destins se sont croisés: ces jours, c'est le benjamin qui accueille la collection de son guide de naguère. Soit 20000 livres, 5000 objets, amassés depuis cette soirée de 1953 où le petit Margot suit une conférence d'un biographe de Jules Verne - il s'appelle commandant Poulailler, ça ne s'invente pas.

Une passion de 50 ans, vécue avec minutie et sacrifices - la vie de famille en a été «un peu oblitérée», glisse le retraité, établi en Caroline du Nord depuis 1994. Une collection amassée avec l'obsession «d'être exhaustif, de trouver un maximum d'informations sur Jules Verne, pas des gadgets». Pactole garni notamment par l'ami Edouard Monnier, disparu il y a quelques mois, qui s'était fait cuistot sur des chalutiers, pour sillonner le globe après avoir lu 20000 Lieues sous les mers. Il avait grappillé coquillages, affiches d'époque et volumes du maître. Surtout des in-octavo reliés demi-chagrin rouge, précise Jean-Michel Margot.

Il y eut, il le faut, un peu de politique locale. En 2003, les Yverdonnois balaient l'idée de reprendre le nuage d'Expo.02 pour y installer une nouvelle Maison d'Ailleurs. Les opposants, alors, disent ne rien avoir contre le musée: c'est le projet de la soucoupe qui horrifie. Les responsables prennent au mot cette soudaine affection. Avec le don inespéré de l'ancien informaticien en exil, l'argument est trouvé. La Ville a mis 1,8 million de francs pour la rénovation du bâtiment. La fondation du musée a levé près d'un million de francs pour l'aménagement, qui «place le livre au centre, fait d'une bibliothèque un espace d'exploration», confirme le muséographe, Stéphane Kläfiger.

Pour le petit musée, c'est une nouvelle vie: les volumes libérés rendront possible, à terme, une exposition permanente. Le syndic d'Yverdon, Rémy Jaquier, qui vante sa cité comme ville de formation, se réjouit de «cet enrichissement culturel et scientifique considérable». Née par ses livres, l'œuvre de Jules Verne n'a pas fini de rejaillir.