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Jules Verne, de la Terre à la Pléiade

Décédé en 1905, le romancier nantais entre dans la prestigieuse collection. Directeurs éditoriaux, Jean-Luc Steinmetz et Hugues Pradier évoquent le destin d’un positiviste qui avait des doutes

Jules Verne est une référence majeure de la science-fiction. Et l’auteur français le plus lu et le plus traduit dans le monde – juste derrière Victor Hugo. Mais il est encore trop souvent considéré comme une vieille barbe édifiant les enfants sages avec les merveilles du monde et de la science. Certes, les magnifiques albums édités par Pierre-Jules Hetzel constituaient des prix d’excellence convoités. Mais l’œuvre de Jules Verne dépasse son dessein encyclopédique.

Assigné par l’éditeur, l’objectif de «résumer toutes les connaissances géographiques, géologiques, physiques, astronomiques amassées par la science moderne et de refaire l’histoire de l’univers» révèle des ombres et des fissures sous le vernis du positivisme. Alliant le récit d’aventures et la description du monde industriel, les 62 romans proclament la toute-puissance de l’imagination.

«Chez Jules Verne, on trouve à part égale les régions sauvages, primitives, et toutes les inventions du monde moderne. Il y a aussi des doutes. L’auteur s’inquiète de la disparition des baleines. Paris au XXe siècle est refusé par l’éditeur pour son pessimisme. La plupart des inventions finissent à la casse», relève Jean-Luc Steinmetz. Ce poète, essayiste, spécialiste de Mallarmé, Lautréamont, Rimbaud ou Nerval, a dirigé l’édition de Verne en Pléiade.

Depuis 2008, Yverdon est un haut lieu du vernisme. La Maison d’Ailleurs conserve un fonds important, qu’elle met en valeur dans l’Espace Jules Verne. C’est dans ce sanctuaire que Jean-Luc Steinmetz et Hugues Pradier, directeur éditorial des Editions de la Pléiade chez Gallimard, sont venus célébrer la publication solennelle d’un coffret de deux volumes, réunissant quatre Voyages extraordinaires , accompagné d’un indispensable album.

Samedi Culturel: Pourquoi a-t-il fallu 107 ans pour que Jules Verne accède à la dignité de la Pléiade?

Hugues Pradier: 107 ans… Ce n’est pas très long lorsqu’on a l’éternité devant soi. Le moment importe-t-il tant? Cette longue attente a des raisons. Des romanciers tels que Flaubert, Hugo, Stendhal sont reconnus de leur vivant comme de très grands écrivains. Jules Verne n’appartient pas à cette catégorie. La reconnaissance vient progressivement. C’est tardivement qu’on arrive à le faire échapper aux catégories dans lesquelles on a bien voulu l’inclure, c’est-à-dire auteur pour la jeunesse, auteur sériel, auteur populaire, auteur à succès… Or, à la Pléiade, nous enregistrons les mouvements du sismographe. Les massifs romanesques, poétiques ou dramatiques bougent. Les montagnes n’ont pas toujours les mêmes hauteurs. Il semble que le pic Jules Verne rejoigne aujourd’hui les sommets neigeux du XIXe siècle.

Comment avez-vous choisi les quatre titres du coffret Jules Verne?

H. P.: Nous voulions un corpus qui fasse sens. Il y avait une sorte de trilogie, L’Ile mystérieuse , Les Enfants du capitaine Grant et Vingt Mille Lieues sous les mers , où reviennent de mêmes personnages. Et, coup de génie, Jean-Luc Steinmetz a introduit un quatrième titre: Le Sphinx des glaces . Ce roman, qui poursuit Les Aventures d’Arthur Gordon Pym , d’Edgar Allan Poe, est une manière d’inscrire Verne dans la continuité de Poe, traduit et réécrit par Baudelaire. De l’inscrire dans la plus haute littérature, et aussi de le remettre aux origines de la collection, puisque Baudelaire, numéro 1, et Poe, numéro 2, sont les premiers auteurs publiés par la Pléiade en 1931.

Les fameuses gravures de l’édition Hetzel sont incluses dans la Pléiade…

H. P.: Il nous paraissait totalement exclu de publier Verne sans ces images. L’illustration dans la Pléiade n’est jamais un ornement. Elle fait partie du texte ou pas. Si nous reproduisons une édition originale, et si cette édition originale est illustrée, nous incluons systématiquement les illustrations. Notre problème était uniquement technique: comment obtenir un beau résultat sur un papier qui ne fait que 36 grammes au m2

Jean-Luc Steinmetz: Jules Verne et Hetzel ne conçoivent pas leurs textes sans ce rapport à l’illustration. Jules Verne a évidemment sa façon de montrer les choses par les mots, mais il sait que dans le texte s’ouvriront ces fenêtres sur l’ailleurs. Une espèce de magie fait que le texte écrit se visualise. Le phénomène est presque de l’ordre du cinéma. En tout cas, de la photo.

Dans l’introduction, vous dites que Verne était persuadé de posséder du talent qui ne deviendrait jamais génie.

J.-L. S.: Jules Verne savait qu’après Victor Hugo il était très difficile d’écrire. Quand Verne débute, toute la littérature est occupée par ce génie. Il sort Les Misérables , puis Les Travailleurs de la mer, L’Homme qui rit … De très grands livres! Jules Verne, lui, admire la littérature anglaise. Une écriture beaucoup moins brillante, mais remarquable en ce qui concerne la précision scientifique. Avec Jules Verne, la science rentre dans la littérature, comme aujourd’hui elle continue de le faire avec un de nos plus grands écrivains, Houellebecq. Il a cette précision à la Jules Verne. Lautréamont adopte cette précision. Et Picabia va peindre des machines. On déplace l’inspiration poétique du côté de la précision scientifique. Chez Jules Verne, vous savez toujours à quel endroit vous êtes, latitude, longitude, énergie locomotrice utilisée. Mais le degré d’exactitude rejoint une espèce de folie. Il nous fait passer dans un autre ordre de littérature, susceptible de devenir infiniment poétique, préfigurant le surréalisme, en passant par Raymond Roussel qui décrit sans arrêt des inventions dans Impressions d’Afrique .

Vous soulignez la dimension de «légendes contemporaines» des romans. Verne en était-il conscient?

J.-L. S.: Il est certainement conscient d’être un des derniers écrivains à pouvoir dire l’ensemble du monde. A son époque, un homme peut résumer les connaissances en géographie, en sciences naturelles, en mécanique… Son instinct et son savoir d’écrivain le conduisent à renouer avec les rêves qui ont toujours hanté l’humanité. On marche sur les eaux, on vole dans les airs, on s’arrache à l’attraction terrestre, comme Icare. Le Nautilus a la dimension d’un animal mythique. On retrouve l’Atlantide… En même temps, Verne, écrivain assez fruste en ce qui concerne la psychologie, crée des personnalités fortes qui marquent notre imaginaire. Elles ont un aspect de génies, d’êtres intermédiaires. Le capitaine Nemo s’intitule à un moment «ange de la haine». Robur le conquérant est un mégalomane qui, bien avant la bombe atomique, fait prendre conscience des dangers de l’arme absolue. Mathias Sandorf est un magnétiseur qui arrive à réveiller un mort… La dimension mythique est absolument nécessaire à Jules Verne. A côté de la rigoureuse exactitude, il y a l’éveil, l’envol, l’essaimage de l’imagination…

Peut-on lire aujourd’hui Jules Verne sans nostalgie? Celle de notre enfance, mais aussi celle d’un temps où le monde était vaste.

J.-L. S.: Il y a un rêve édénique chez Jules Verne. En principe, tout ce qu’il présente va vers le futur. Mais il touche en nous quelque chose de très ancien: la capacité que l’enfant a de rêver le monde. Je parle d’identification à rebours. C’est-à-dire qu’en allant en avant, on trouve une espèce de seconde enfance.

H. P.: Je ne parlerai pas de nostalgie. Ses romans font entrer le lecteur dans un champ où l’ouverture des possibles est maximale. Ce n’est pas un hasard s’il y autant de robinsonnades chez Jules Verne. Dans Deux Ans de vacances , des collégiens se retrouvent naufragés sur une île déserte, loin de toute civilisation. Ils repartent de zéro, tout est possible. Adolescent, on rêve de situations où tout peut recommencer. Et chez Jules Verne, effectivement, tout recommence. Les jeunes naufragés réinventent une civilisation. Ce n’est pas de la nostalgie. C’est le désir, ou le regret, d’une situation où le temps est réversible.

Jules Verne meurt en 1905, au moment où Einstein publie ses premières thèses sur la relativité. Cette étonnante coïncidence marque-t-elle un changement de paradigme? Le passage du XIXe au XXe, de la mécanique à la relativité?

H. P.: Je l’ignore. Mais moi, qui n’ai pas la tête scientifique, j’ai toujours trouvé qu’il y avait de l’impalpable dans la physique, dans la chimie verniennes. Je me suis toujours demandé, dans L’Ile mystérieuse , si en ramassant du sable sur une plage on pouvait vraiment construire des vitres. Pour moi c’est aussi mystérieux que E = mc2… On sait maintenant, grâce à l’excellent appareil critique de la Pléiade, que c’est possible. Poétiquement, cela me séduisait beaucoup plus de me demander si c’était faisable. L’impalpable, l’abstrait et le relatif sont à chaque page chez Jules Verne. C’est peut-être moins vrai pour des scientifiques qui lisent Jules Verne en ingénieurs. Ce n’est pas ma lecture.

Pourquoi les romans de Verne s’adressent-ils aux garçons plus qu’aux filles?

H. P.: Il faut reconnaître que vis-à-vis des héros verniens, de tous les héros romanesques, se produit un phénomène d’identification. On doit bien admettre que, chez Jules Verne, la chance de s’identifier aux personnages est assez mince pour les jeunes filles.

J.-L. S.: Comme dans Tintin , finalement.

H. P.: Oui comme dans Tintin – à moins d’avoir envie de devenir une Castafiore. Chez Jules Verne, il y a évidemment quelques princesses comme Aouda, sauvée des griffes des méchants dans Le Tour du monde en 80 jours , ou Helena Campbell dans Le Rayon vert . Cela dit, je connais des filles qui lisent et apprécient Jules Verne. D’ailleurs, on connaît tous des filles qui apprécient les garçons.

J.-L. S.: Chez Jules Verne, l’élément féminin est loin d’être neutre. Il y a de grands personnages de femmes. La plupart ont un rapport avec la folie. Chez Jules Verne, nombre de personnages, notamment les grands héros, comme le capitaine Nemo, ne sont pas tout à fait sains d’esprit. Les femmes sont hystériques. Dans Mistress Branican, grand roman féminin situé en Australie, Dolly Branican, frappée de folie, va recouvrer la raison. L’un des plus beaux personnages féminins, c’est la Stilla dans Le Château des Carpathes : une cantatrice, morte en scène, mais restituée par l’homme qui l’aime dans un château perdu sous la forme d’un véritable hologramme. Tout le monde rêve de la Stilla.

Jules Verne – Voyages extraordinaires. T1: Les Enfants du capitaine Grant et Vingt Mille Lieues sous les mers . T2: L’Ile mystérieuse et Le Sphinx des glaces . Edition publiée sous la direction de Jean-Luc Steinmetz, avec la collaboration de Jacques-Remi Dahan, Henri Scepi, Marie-Hélène Huet, La Bibliothèque de la Pléiade, NRF, 1396 p. et 1252 p.

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Jean-Luc Steinmetz

Directeur de l’édition

«Il y a un rêve édénique chez Jules erne. En principe, tout ce qu’il présente va vers le futur. Mais il touche en nous quelque chose de très ancien: la capacité que l’enfant a de rêver le monde»
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