Scènes

Julie Beauvais ou le corps en liberté

La metteuse en scène valaisanne monte un cycle de performances et d’installations vidéo à la Ferme-Asile de Sion, où elle interroge les relations entre corps, musique et espace. Une artiste hors du sérail institutionnel

Liberté, liberté… C’est le mot d’ordre de Julie Beauvais. Perchée à Chandolin, à 2000 mètres d’altitude, dans une «grange de 50 mètres carrés» qu’elle a elle-même «retapée», savourant l’air des Alpes, la roche dure et tendre, elle respire l’épanouissement. Le regard, ses sourires, ses mains si expressives: tout dit la volonté de s’affranchir. Elle mène sa vie comme elle l’entend, déterminée à «soutenir la cause des femmes», à faire du théâtre social ou à partir seule six mois avec un sac au dos. «Je suis dans un trip minimaliste de décroissance. J’ai besoin d’être au milieu des grands espaces, au contact d’une nature très forte.»

Créer des objets qui sortent des murs

Son art interroge les relations entre la musique et l’espace. «Je suis de plus en plus une artiste metteuse en scène qui collabore avec beaucoup de disciplines différentes pour créer des objets qui sortent des murs, des conventions, et qui permettent de partager la musique avec un public vaste et varié.» A la Ferme-Asile de Sion (un très bel espace pourvu d’une grande poutraison), elle donne ces jours-ci un cycle de performances et d’installations vidéo qui illustrent sa créativité. Il faut la voir travailler avec le corps de ses collègues chanteuse et flûtiste. Elle les dirige, les accompagne dans le mouvement. On dirait une matière à sculpter. Que ce soit avec une Toccata et Fugue de Bach transcrite pour flûte seule par Salvatore Sciarrino, des airs baroques de Händel (une installation intitulée Krasis qui illustre la théorie des affects) ou avec des pièces contemporaines d’Olga Neuwirth et de Blaise Ubaldini accompagnées d’électronique, c’est toujours le corps qui sert de support artistique.

Elle a vécu entre deux mondes

Née à Sion d’une mère belge et d’un père français «qui était pilote d’avion», elle a vécu entre deux mondes: le Valais d’un côté, l’Afrique de l’autre. Ce sont des allers-retours d’un continent à l’autre, son père (un «aventurier» au «chèche blanc») travaillant pour la Croix-Rouge. «Je me rappelle de contrastes hyper-forts quand on rentrait d’Afrique. On arrivait toujours grelottant dans les neiges. J’ai retrouvé beaucoup de ces images après-coup dans mon travail, comme par surprise!» Sa mère «aurait voulu devenir danseuse», glisse-t-elle, ce qui donne un indice sur sa vocation. Mais il y a aussi l’Afrique qui semble avoir laissé une forte empreinte, «le plaisir de bouger et d’être bien dans son corps».

Elle raconte comment elle a rêvé d’être «ballerine» enfant, comment elle a fait une crise à 14 ans après avoir raté une «espèce d’audition» pour entrer au ballet de Béjart à Lausanne. La rencontre avec Charlotte Fox, danseuse américaine formée par Martha Graham, va tout changer. «Charlotte venait de s’installer en Valais avec son mari peintre. Elle a été ma nourriture d’enfant, d’ado. Elle m’a adoptée, j’habitais chez elle. Elle m’a montré des vidéos VHS avec les premières expérimentations de Bob Wilson quand il travaillait avec des autistes, les chorégraphies de Pina Bausch, les débuts d’Anne Theresa De Keersmaeker.»

Une autre manière de danser

Julie découvre qu’il y a une autre manière de danser et d’utiliser son corps. Apprenant qu’elle a un demi-frère à Paris, elle en profite pour y séjourner l’été et aller visiter toutes les écoles de théâtre. A force de ténacité, elle parvient à entrer à l’Ecole Jacques Lecoq. Elle n’a que 19 ans. «J’étais la petite au milieu des autres qui en avaient 35. Nous étions 40 nationalités différentes à l’époque.» Fraîchement diplômée, elle crée deux compagnies, l’une à Chicago, l’autre à Genève, et se lance dans des projets de théâtre engagé. «C’était du temps des élections de Lula au Brésil. On est parti un an avec ma compagnie au Brésil, et de là est venue l’idée de faire des projets qui s’inscrivaient dans une actualité sociale et politique dans d’autres pays comme la Mongolie et le Nicaragua.» A chaque fois, l’objectif est de collaborer avec les artistes locaux pour faire des co-créations. Jusqu’au jour où elle reçoit un téléphone tandis qu’elle a «les pieds dans la boue au Nicaragua» pour faire une mise en scène d’opéra (Les Noces de Figaro de Mozart) à la Ferme-Asile à Sion.

Une année de résidence à New York

C’est alors qu’elle abandonne peu à peu ses activités théâtrales et entame un nouveau chapitre consacré à la «recherche avec les chanteurs lyriques». Elle signe des mises en scène d’opéra à un rythme bisannuel à Sion, obtient une résidence d’un an au New York City Opera, tout en étant engagée sur des projets à l’Odin Teatret au Danemark ou à Berlin. Son amour pour la musique s’en trouve renforcé, mais le caractère «ultra-codifié» de l’opéra lui donne l’envie de «tout casser» et d’explorer d’autres possibles. C’est alors qu’elle collabore avec des chanteuses comme Sandrine Piau et Kristina Hammarström pour donner à voir ce que des airs baroques induisent dans le corps des interprètes.

Explorer les interstices

A 38 ans, Julie Beauvais est plus déterminée que jamais à explorer les interstices entre les plateformes artistiques. Son regard a conservé la candeur d’une enfant (ses cheveux taillés courts lui conférant un petit côté Petit Prince), mais elle est d’une maturité innée. Elle dit qu’elle a tout fait «tellement vite, tellement fort», qu’elle est persuadée qu’elle mourra à 45 ans. Pas sûr avec une force d’âme si farouche et sensible. L’avenir lui appartient.


«Excuse Me While I Kiss The Sky», performances et installations vidéo à la Ferme-Asile de Sion. Jusqu’au 29 janvier. www.ferme-asile.ch

Profil

1978: Naissance à Sion

1998: Entre à l’Ecole internationale Jacques Lecoq à Paris

2000: Obtient son diplôme de l’Ecole Lecoq

2009: «Le Cercle de craie caucasien» de Bertolt Brecht monté avec des artistes suisses et nicaraguayens au Théâtre Saint-Gervais de Genève

2014: Installation «Krasis» à La Bâtie à Genève

2017: «Excuse Me While I Kiss The Sky» à la Ferme-Asile de Sion

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