opéra urbain

Julie Beauvais fait une «Krasis» aux Bastions

La jeune metteur en scène valaisanne implante pendant cinq soirs une installation lyrique monumentale d’un nouveau genre, dans le cadre de La Bâtie

«J’espère créer un shoot lyrique avec «Krasis»

Opéra urbain La metteur en scène valaisanne installeà Genève un dispositif monumentaloù quatre chanteurs incarnent les affects baroques sur écrans géants

«Krasis», projet ambitieux et un peu fou, se veut ouvert sur la ville et espère faire vibrerles passants

«Cette fois-ci, je vais prendre le temps de me poser après le spectacle!» On ne la croit pas une seconde. Elle non plus, d’ailleurs. Sans l’adrénaline de ses projets incessants, la metteur en scène Julie Beauvais ne serait pas elle-même.

On se souvient du jubilatoire et très onirique Hänsel et Gretel à l’Opéra de Lausanne en février passé. L’ouvrage enfantin faisait suite à des Noces de Figaro, La Bohème, Alcina, Orfeo ed Euridice, Radamisto et Don Giovanni très remarqués en Valais. A 34 ans seulement, la metteur en scène implante un dernier ouvrage monumental, Krasis, au parc des Bastions, à Genève. L’aventure, en partenariat entre La Bâtie - Festival de Genève et le Grand Théâtre, se décline dans la démesure.

Cet objet lyrique très particulier occupe en effet quatre écrans géants de 7 mètres de hauteur, disposés côte à côte. Sur chacun, un chanteur livre les affects fondamentaux de la musique baroque. La mélancolie (la soprano Sandrine Piau), le sang (la mezzo Kristina Hammarström), la fureur (l’alto Delphine Galou) et le flegme (le baryton Lisandro Abadie) hanteront en grand, et en silence, les jardins arrière de l’université. Ceux qui utiliseront les casques, disponibles sur la plateforme faisant face au dispositif, pourront déguster la puissance sonore sans souci de dérangement pour le voisinage.

Le Temps: Comment est venue l’idée de «Krasis»?

Julie Beauvais: Brenno Boccadoro, musicologue à l’Université de Genève, m’a un jour parlé de la crase, qui définit l’équilibre des flux et constitue la base de la pensée sur les passions. Cette réflexion prend ses origines dans la philosophie de la Grèce antique, grandit à la Renaissance et s’épanouit complètement dans l’opéra baroque. En fait, ce terme, c’est un peu l’illustration de «mettre de l’eau dans son vin», mélanger les contraires pour parvenir à l’équilibre. Comme je suis particulièrement sensible à l’exploration des extrêmes, que j’ai développée avec ma compagnie des Mondes contraires, cette lecture différente du sujet m’a passionnée. J’ai découvert que l’harmonie, atteinte par la recherche de l’équilibre des opposés, ne représente pas une absence de tension.

– Comment pouvez-vous réunir quatre interventions différentes dans un même geste, sans risquer de provoquer la confusion visuelle et musicale, ou perturber le développement et la beauté des airs de Haendel confiés à chaque chanteur?

– Par cette confrontation, justement, entre l’expression des excès et l’accession à l’harmonie. J’ai été frappée, lors de l’avant-première du spectacle à Sion, du comportement des passants. Ils s’arrêtaient, d’abord stupéfaits par les films muets et fixes des chanteurs en action. Le langage et l’énergie de leurs corps les stoppaient dans leur élan. Et quand ils mettaient les casques, les auditeurs se figeaient, comme en apesanteur, saisis par la musique. Certains y revenaient sans cesse, comme drogués. C’est ce shoot, cette perfusion, qui me fait vibrer et que j’adore déclencher.

– Vous aimez provoquer des rencontres inédites entre les expressions artistiques pour sortir les genres de leurs conventions. N’aboutissez-vous pas à une autre forme de codification?

– C’est vrai. Mais ce qui m’intéresse c’est d’explorer d’autres dimensions et de transformer les codes. Le plein air, la grandeur physique et les dimensions réduites des airs engendrent d’autres exigences que je trouve passionnantes. Mon but est d’atteindre une recherche plus verticale dans mon travail, entre l’élévation et l’approfondissement, après avoir navigué sur toute la planète, du Nicaragua, au Brésil, Etats-Unis, Angleterre, Suisse…

- Comment avez-vous choisi les airs et les interprètes?

– C’est un processus d’un an et demi. Contrairement à un opéra dans une institution lyrique, où je trouve le temps trop limité des répétitions et le fait qu’on ne travaille pas sur le long terme avec les chanteurs très frustrants, la réalisation de Krasis s’est déroulée dans une collaboration étroite entre tous les intervenants, sur une longue durée. Mon dealer en musique, que je trouve génial, est le pianiste Jean-Philippe Clerc. Quand le choix des airs de Haendel s’est peu à peu imposé, il m’a indiqué les chanteurs idéaux. Du côté musical et visuel, ayant déjà travaillé avec la chef Kerstin Behnke et la photographe Brigitte Lustenberger, il était naturel que nous nous retrouvions sur ce projet. C’est au Neue Barockorchester Berlin, spécialiste du répertoire, qu’a été confiée en toute logique la partie orchestrale.

– Comment l’opéra s’est-il imposé dans votre parcours théâtral militant et voyageur?

– Une révélation. En 2006, le baryton Jean-Luc Follonier m’a demandé de travailler sur un projet d’opéra à la Ferme-Asile de Sion. Je n’y connaissais rien. Je me suis mise à vibrer quand les chanteurs ont commencé à chanter et ça m’a rempli d’une joie incroyable. Le succès de ces Noces de Figaro a été tel qu’on m’a assuré un opéra tous les deux ans. Je ne pourrais plus imaginer aujourd’hui travailler hors du lyrique.

Krasis. Installation gratuiteen extérieur au parc des Bastions, du 29 août au 2 septembre,de 21h à minuit.

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