«Radieuse», «lumineuse», «espiègle»… Les adjectifs qui qualifient Julie Fuchs dans la presse musicale sont fleuris. Ils dressent de la soprano un portrait artistique en harmonie avec sa beauté fraîche, sa voix fruitée, son jeu expressif et son intelligence vive. La Suzanne des Noces de Figaro, qu’elle a incarnée à Aix-en-Provence cet été, a charmé. Nous saluions alors sa «finesse et son éclat, en amante joueuse et charnelle».

Pour cause d’agendas surbookés, la chanteuse française, adorée dans l’Hexagone et ailleurs (Zurich et Lausanne pour la Suisse), n’est encore jamais apparue sur la scène du Grand Théâtre. La chose sera réparée ce dernier jour de 2021. Le Concert de Nouvel An l’accueillera en récital, à la place de Patricia Petibon, initialement prévue. Et Marc Minkowski remplacera Riccardo Minasi à la tête de l’Orchestre de chambre de Bâle.

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La soirée remodelée aura de quoi régaler l’oreille. Le florilège d’airs et les œuvres orchestrales du programme conviennent parfaitement pour passer dans la légèreté le cap d'une année trop longtemps étouffée par le covid.

De tempérament positif, Julie Fuchs ne se laisse pas abattre par la situation sanitaire. Pas plus que son succès pourrait lui faire «se monter le cou» sur les bords du Léman. Genève, elle y arrive avec l’enthousiasme et la curiosité des novices.

Le Temps: Quel rapport entretenez-vous avec la Suisse?

Julie Fuchs: Je l’adore. J’ai un peu du pays dans mes veines par des origines familiales bernoises. La nature m’enchante. Elle est magnifique, puissante et douce, entre montagnes et lacs. Et la qualité de vie, très agréable. Pouvoir se déplacer partout en train par exemple, c’est magique pour moi. Ici, tout est clair, carré. Il n’est pas question d’ego surdimensionnés. J’aime ça. Je n’aurai pas beaucoup de temps pour visiter Genève, mais j’essaierai de découvrir tout ce que je pourrai.

Vous avez passé trois ans en troupe à l’Opéra de Zurich. Quelle expérience en gardez-vous?

J’ai beaucoup aimé cette maison à taille humaine. Les discussions directes avec la direction sont précieuses. Ce n’est pas le cas partout. J’y ai appris la communauté et l’esprit d’équipe et j’ai eu la chance de pouvoir me frotter rapidement à des rôles réjouissants, dans des mises en scènes passionnantes, et de connaître des artistes magnifiques. J’ai gardé des contacts avec certains collègues que je retrouve sur d’autres scènes avec un grand bonheur.

Vous arrivez à Genève avec un programme de séduction. Comment l’avez-vous composé?

En fonction de la taille de l’orchestre de chambre, d’abord, qui requiert un répertoire et des œuvres de dimensions plutôt baroques ou classiques. Par pur plaisir aussi. J’ai privilégié des airs que j’aime et que j’ai dans le sang. Mozart et Haendel notamment, dont je suis une amoureuse inconditionnelle. Et Rossini, dont le traitement des caractéristiques des voix féminines me plaît beaucoup. Pour une soirée de Fêtes, il n’était pas question de proposer du tragique. Le plaisir et la joie doivent particulièrement circuler en ce moment, et être partagés avec le public. J’ai envie que la soirée soit chaleureuse, avec des pièces qui parlent directement au cœur.

Comment êtes-vous venue au chant?

J’ai fait du violon et aussi du théâtre. Mais j’ai toujours aimé chanter, dès toute petite. Même au salon devant mes parents et leurs amis. C’était grisant et naturel pour moi. Quand je me suis tournée professionnellement vers la voix autour de mes 18 ans, c’est devenu une évidence. J’avais l’impression d’être enfin à ma place. On peut parler d’une vocation.

Le déclic s’est déclenché avec une tournée de Voices of Europe. Comment y êtes-vous arrivée?

Par hasard. Une copine d’école m’a dit qu’il y avait une audition et que je devrais y aller. Je n’avais rien à présenter. J’ai chanté un extrait d’un morceau de solfège et j’ai été prise. C’était incroyable.

La tournée avec Björk et Arvo Pärt a été déterminante?

Absolument. Partir à 15 ans chanter dans une dizaine de pays d’Europe, ça marque. C’est comme un voyage initiatique. J’ai découvert d’autres cultures, d’autres jeunes de mon âge, des musiques et des personnalités magnifiques. Cela a construit mon rapport à la musique de façon très forte en me montrant qu’on peut toucher n’importe qui à n’importe quel moment. Cette révélation a changé ma vie.

Arvo Pärt vous impressionnait?

C’est une grande figure de la composition actuelle. Mais il est tellement humain et bienveillant! On l’a rencontré et on a répété avec lui pendant la tournée. J’étais émerveillée du travail choral et des sensations que donnait la pratique de la musique en groupe. Il l’a vu. Il est venu vers moi et m’a dit: «Vous avez quelque chose de spécial. Je le vois dans vos yeux.» J’étais tellement honorée que ça m’a donné une confiance incroyable. C’était une forme de validation de mes capacités et de ce que je voulais faire de ma vie.

Il a été un guide?

Je ne l’ai pas fréquenté assez longtemps pour ça. Disons qu’il a été un oracle. Sa profonde spiritualité m’a montré la voie. J’adorerais pouvoir lui faire une commande avant qu’il ne soit trop tard.

Aimez-vous votre voix?

Disons que c’est une amie. J’essaye d’être sa meilleure compagne en l’aidant, la comprenant, l’encourageant et la respectant.

Votre tessiture a toujours été celle de soprano lyrique légère?

J’ai mis du temps à trouver mon répertoire. Je pouvais aussi bien chanter la Poupée des Contes d’Hoffmann, la Reine de la nuit de la Flûte enchantée, Zerline de Don Giovanni ou Micaëla de Carmen. Que faire de tout ça? Je ne m’épanouissais pas dans la tessiture de colorature. On doit être infaillible et la prouesse ne m’intéressait pas. Le baroque m’a ouvert des portes et quand j’ai abordé Rossini et le bel canto, je me suis dit: là on y est. Les caractères qui me parlent doivent être plus creusés. La voix médiane avec des envolées vers les aigus ou les graves me correspond mieux.

Votre prise de position lorsque vous avez été écartée du rôle de Pamina pour cause de grossesse vous a propulsée comme égérie du féminisme…

Je ne pouvais pas reculer après les centaines de messages que j’ai reçus de chanteuses qui ont dû cacher leur grossesse. Je me suis sentie responsable malgré moi et je ne regrette pas d’avoir endossé ce rôle pour défendre une cause si naturelle. Trois mois plus tard, je chantais Poppée à Zurich alors que j’étais enceinte de sept mois et demi. Et ça a été merveilleux. Je vivais dans une explosion de féminité. Certains metteurs en scène mettent en valeur cet état de grâce et utilisent la promesse d’une naissance pour leurs personnages féminins. Je suis heureuse que soit révolu le temps où on pouvait licencier une chanteuse qui attend un enfant. Et, en plus, sans aucune contrepartie…

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Vous sentez-vous concernée par le mouvement #MeToo?

Heureusement je n’ai pas eu à subir ce genre de problèmes. Mais si ça avait été le cas, j’aurais été fière de pouvoir aussi agir contre ce phénomène.

Vous participez à l’émission de télévision «Prodiges», êtes marraine de l’action «Tous à l’Opéra», avez chanté l’Ave Maria aux obsèques de Johnny et êtes très active sur la toile. Comment vivez-vous la célébrité?

Avec le plus d’humilité et de simplicité possible. L’essentiel pour moi est de faire découvrir la beauté et la magie de la musique classique à des personnes qui n’y ont pas accès. Cela me ravit de pouvoir apporter Schubert dans les foyers et de toucher l’âme de certains. Quant aux réseaux sociaux, j’aime connaître plus personnellement mon public. Il y a une chaleur de contact, des fidélités, des histoires de vie qui s’échangent avec ceux qui me suivent. Les trolls malveillants, j’ai appris à m’en protéger.