Portrait

Julien Doré, Nouvelle star

Simple phénomène de téléréalité voilà dix ans, il est aujourd’hui un auteur-compositeur unanimement respecté. Retour sur le fabuleux destin d’un enfant solitaire

Ce fut le drame virtuel du printemps, avec une photo postée sur son compte Twitter: la crinière envolée sous les coups de ciseaux ravageurs, et les cheveux éparpillés à même le sol. Ont suivi 24 heures d’angoisse, avant la délivrance: ce n’était qu’une blague de 1er avril… On comptait lui expliquer qu’il ne fallait pas plaisanter avec ces choses-là, qu’il était scientifiquement prouvé que les cheveux étaient la partie la plus sensible du corps. Mais il avait un temps d’avance, comme d’habitude: «Les Amérindiens étaient persuadés que leur sixième sens passait par la longueur des cheveux, comme si c’était le prolongement des cellules du cerveau. Je trouve cette vision géniale, et il était hors de question de les couper.» Avec quand même cette stupéfaction devant les réactions provoquées par son lancer de canne à pêche: «Ça a soulevé un truc proche de la révolution. On me parle en permanence de mes cheveux, alors que ça reste l’information la moins importante de mon travail.»

Il est effectivement temps de mettre fin à l’atelier brushing pour passer à autre chose. Intarissable sur tous les sujets, Julien Doré a de quoi éclater cent fois le canevas réducteur d’une page portrait. Quand il évoque ses questionnements sur son statut d’artiste, par exemple: son utilité dans un monde qui s’égare, ses doutes depuis le terrifiant mois de novembre 2015, l’insupportable condescendance des «gens sérieux qui veulent nous enfermer dans un rôle unique de troubadour». Ou l’énergie de la scène: «C’est un réservoir vidé et rempli en permanence, un va-et-vient vital, une circulation aussi nourricière qu’épuisante. Tout le reste est sans saveur. Je n’ai jamais ressenti ça aussi fort, c’est un voyage hallucinant», dit-il à propos de sa tournée à rallonge avec la quasi-totalité des dates sold out. Et un blues de fin de route qui sera cette fois plus facile à gérer, puisque c’est décidé, il quittera Paris pour retourner vivre dans les Cévennes en fin d’année.

Excitation médiatique

Son recours permanent à la métaphore le rend parfois un peu dur à suivre. Il ouvre des tonnes de parenthèses, s’égare dans des territoires intimes qu’il n’avait pas forcément prévu de revisiter. Tant mieux: c’est quand il parle de lui et gomme ses envolées les plus abstraites qu’il devient fascinant. On le lance sur son magnétisme, il casse spontanément son image: «Croyez-le si vous voulez, mais jusqu’à mon premier concert dans un bar, vers 22 ou 24 ans, c’était tout le contraire: j’étais un aimant inversé, j’avais l’impression de repousser les autres. Je n’avais aucune confiance en moi. Regarder quelqu’un dans les yeux? J’en étais foncièrement incapable.» Il vogue sur le même thème quand il raconte son abordage de Nouvelle Star, le crochet téléréalité qui l’a révélé au grand public en 2007: «Je jouais un personnage tout en distance. Une façon de me protéger, mais c’était juste l’expression de ma terreur. Une telle excitation médiatique alors que je n’avais rien fait à ce moment-là: j’étais halluciné qu’on puisse s’intéresser aussi vite à moi.» L’armure est aujourd’hui devenue simple carapace. On lui dit «prise de hauteur», et c’est plus fort que lui, il mitraille: «Pour mieux voir ce qui arrive, avoir plus d’oxygène, sortir du pessimisme brumeux.»

Sur scène à moto

Des métaphores en rafale, mais on voit bien qu’il détesterait passer pour un prétentieux. Alors il se dévalorise un peu, encore, en égratignant son talent naturel: «Ce sont des conneries, ces histoires de talent! Les prédispositions à utiliser ses sens ou sa sensibilité, peut-être, mais ensuite, il y a les paresseux et ceux qui vont au bout de leurs intentions. La paresse naît du renoncement à ce qu’on a envie de goûter. Je n’ai pas encore réussi à parler de cette image sur scène, j’espère y arriver bientôt.» Il jure avoir toujours bricolé seul à la guitare, histoire de maîtriser quatre ou six accords pour monter un groupe de rock. Et sa découverte du piano est toute récente, suite à un coup de foudre avec le Novecento: pianiste de l’écrivain italien Alessandro Baricco. «Le piano, c’est la plus belle amitié qui me soit arrivée ces cinq dernières années.»

Pour un parcours de vie au final exemplaire: une enfance «en retrait», une adolescence qu’il a détestée, pour devenir artiste reconnu. On dit reconnu, et pas «à succès». On peut ne pas succomber à sa poésie et à son piano vagabond, mais si toutes les grosses ventes de l’industrie avaient son niveau d’exigence et sa sincérité, on porterait peut-être un regard différent sur la variété d’aujourd’hui. Il se lâche quand il évoque son authenticité, justement: «Je suis terrorisé par les chanteurs avec leurs petits carnets qui fonctionnent comme les auteurs de romans à succès. Certains le font très bien, mais ça sent la chaise et la poussière. Je ne dis pas que mes chansons sont ailleurs, mais je les soigne, elles sont cruciales pour moi. C’est mon autre terreur: perdre mon regard d’enfant et mon insouciance.» Un messager parfait pour ceux qui ne se sont pas encore trouvés: «Pour trouver sa voie, il faut faire confiance à son pouvoir de rêve. C’est le message absolu à envoyer dans le monde d’aujourd’hui, c’est ici que se situe le possible de demain. Quand j’étais enfant, tu m’aurais dit que j’arriverais un jour sur scène à moto devant des milliers de spectateurs, jamais je n’y aurais cru.»

En concert le mercredi 26 avril à l’Arena, Genève, www.opus-one.ch


Profil

2007. Remporte «Nouvelle Star» sur M6.

2008. Premier album: «Ersatz».

2015. Artiste masculin aux Victoires de la musique.

2016. Album «&» (prononcer esperluette).

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