Portrait 

Julien Gosselin, le titan d’Avignon

A 29 ans, il magnétise cette 70e édition du festival avec «2666», douze heures de spectacle orageux, adaptation brillante d’un roman de Roberto Bolano. Etiqueté «enfant prodige», l’artiste n’a qu’une ambition: empoigner le monde

A première vue, Julien Gosselin a un côté routard. Une barbe de vadrouille habille une bouille d’adolescent. A Avignon, il pourrait camper au bord du Rhône en écoutant Pink Floyd comme ses parents. Sur le perron brûlant d’un hôtel particulier, le jeune homme, 29 ans, tire sur sa cigarette. On se dit que ce gars-là est la «coolitude» incarnée. On a tout faux, évidemment. Car on ne monte pas un spectacle aussi formidable que 2666 aussi volcanique que cette adaptation du roman de Roberto Bolano, sans avoir une poigne titanesque. Le Festival d’Avignon en est baba.

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«Titanesque», comme vous y allez. Mais la saga de Roberto Bolano possède cette dimension, avec ses 1300 pages, sa soif de tout embrasser, les cataclysmes sud-américains comme les blessures de la vieille Europe. Quant à la traversée qu’elle inspire à Julien Gosselin, elle est au diapason: douze heures de rebondissements, d’étreintes amoureuses, de manœuvres virtuoses, caméra au poing. Est-ce la griffe des grands? Comme Peter Brook, Antoine Vitez ou Olivier Py naguère, l’enfant d’Oye-Plage ose la traversée au long cours. Dans la ville des papes, ça peut faire de vous un saint.

Il lit, il ne fait que ça

De Julien Gosselin, certains disent que c’est le nouveau Patrice Chéreau. Son entourage le couve d’ailleurs comme une vedette. «Mais je ne suis pas Rihanna», balaie-t-il, tandis que crissent les cigales. «Ma seule ambition, c’est de parler du monde sans passer par la métaphore. Robert Bolano comme Michel Houellebecq (il a transposé avec maestria Les Particules élémentaires, accueilli à Vidy en 2015) ne s’embarrassent pas de vision humaniste, mais ils mettent le lecteur face à son intériorité et ses violences.»

Sous le soleil, on cuit et Julien s’emballe. On imagine son enfance. La naissance à Oye-Plage, à trois arrêts de bus de Calais. Un père éducateur spécialisé. Une mère institutrice. Des gens modestes et ouverts. Le petit Julien joue au foot. A la maison, on est attentif aux plaies des laissés-pour-compte. On s’inquiète du sort des réfugiés parqués dans les camps. A 16 ans, il n’aspire pas à devenir Johnny Depp. Il lit, il ne fait que ça, dit-il. Racine à ce moment-là plutôt que Breat Eston Ellis. Mais aussi Tadeusz Kantor, cet artiste qui sur les planches dialogue avec les fantômes.

Un physique de footballeur nonchalant

On pourrait déduire que l’amour de l’épopée vient de ces nuits à tourner les pages. Sauf que les choses sont moins écrites que cela. Julien a 18 ans, un bac à inscrire sur son CV, mais un terrain vague devant lui. Que faire de sa jeunesse? Son meilleur ami, Pierre Martin, suit un cours de théâtre. Il l’accompagne, mais ne monte pas sur les planches, «pour ne pas montrer mon corps à tout le monde», confie-t-il au journal Libération. Il a des aptitudes. Il entre bientôt à l’Ecole du Théâtre du Nord à Lille, dirigé par le metteur en scène Stuart Seide. Dans les studios, un esprit de bande naît. Avec son physique de footballeur nonchalant, Julien est un leader d’attaque. Il promet de marquer.

Car l’enfant d’Oye-Plage est une turbine qui fouette les eaux à toute vitesse. A 23 ans, il lance une compagnie avec des copains, des infatigables comme lui. Il la nomme «Si vous pouviez lécher mon cœur», relique d’une phrase que Stuart Seide aimait répéter: «Si vous pouviez lécher mon cœur, vous mourriez empoisonné.» On remarque l’intelligence fougueuse de ses premiers spectacles. Alors directeur du Festival d’Avignon, Vincent Baudriller le découvre à ce moment, à Lille.

Couvert de lauriers

«Je suis frappé par la maîtrise de ce garçon de 25 ans, par la façon très simple de ses acteurs d’habiter le plateau. Je l’invite à faire un petit projet pour l’édition 2013 du festival, ma dernière. Il m’envoie une adaptation d’une centaine de pages des Particules élémentaires d’Houellebecq, près de quatre heures de représentation. Je suis estomaqué par le culot et lui fais remarquer que si ça ne marche pas, sa carrière risque d’en pâtir. Il me répond: «Et si ça marche?»

Le coup est magistral. Dans le chaudron d’Avignon, en juillet 2013, les thuriféraires couvrent de lauriers l’enfant prodige. «La France se relève», clament les plus lyriques. Julien Gosselin, lui, s’arc-boute à sa tribu, ces comédiens qui sont les meilleurs d’Europe, souffle-t-il et qu’il s’enorgueillit de payer 2500 euros brut par mois. Beaucoup d’administrateurs en France trouvent ça trop élevé. Ses modèles? Frank Castorf, ce créateur allemand qui d’un plateau fait un champ de cratères. Ou Krzysztof Warlikowski, ce Polonais qui transforme un récit en Rubik’s Cube fascinant. «Ils m’influencent, j’aime chez eux l’imperfection affolante de leurs créations.»

Provoquer un choc

Le refuge rêvé? Une île bretonne. La marée qui échancre les plages. Les goélands qui miaulent dans le vent. Et la lecture de ces auteurs qu’il chérit, ces maîtres de la miniature que sont Pierre Michon, Pierre Bergounioux et Jean Giono. «Je ne monterai jamais Giono, mais je suis fasciné par son talent de paysagiste.» Cet été, les lectures seront brèves. Julien Gosselin adaptera et montera Plateforme et Soumission d’Houellebecq au prestigieux Kammerspiele de Munich, en allemand. Affalé sur le perron comme un ado, il définit ainsi son dessein: «J’essaie de provoquer un choc.» Julien Gosselin est un titan cool, mais méfiez-vous de ses orages.


2009: Il crée sa compagnie, «Si vous pouviez lécher mon cœur».

2013: Il monte au Festival d’Avignon «Les Particules élémentaires» de Michel Houellebecq.

2016: Il transpose sur scène, à Avignon encore, «2666», roman-culte de Roberto Bolano.

2016: Il fera l’événement cet automne à Munich en adaptant «Plateforme» et «Soumission».

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