Il nous entraîne dans un vallon, à l’ouest de Neuchâtel. Une façon de joindre l’utile à l’agréable. Parce que c’est bien in situ que l’on explique le mieux les choses. Et parce qu’il compte y emmener sa fille le samedi suivant, la petite dernière âgée de 4 ans, la seule de la famille Perrot à ne pas encore avoir vu la salamandre. «S’il y a de l’eau dans le ruisseau, on a des chances», dit-il. Le repérage, hélas, confirme ses craintes: le ruisseau est tari. Il regarde le ciel: «Reste à espérer que ça crachote un peu d’ici là.» La sente a déroulé un tapis de feuilles d’automne. C’est très beau. Julien montre une fougère étonnante, presque tropicale: «La langue de cerf.» Un piaillement tout à coup, sorti d’un bosquet en amont: «C’est le troglodyte mignon, un passereau de 4 grammes aussi petit qu’une souris. Je crois qu’on l’a dérangé.»

Julien possède une lecture parfaite de la nature, faune et flore, et cela ne date pas d’hier. Enfant, ses échappées belles étaient nocturnes, lampe de poche à la main. C’est ainsi que du côté d’Allaman il a vu sa première salamandre, amphibien d’environ 20 cm au corps noir luisant tacheté de jaune, qui n’aime pas l’eau, sauf pour y donner la vie. «Il aime se cacher sous le bois mort pour y manger des petites bêtes; il n’est pas facile à voir», commente-t-il.

Admirateur de Pierre Lang

Cette rencontre avec la petite bête est une révélation. Julien, 11 ans, dont la chambre est un musée (plumes, minéraux et fossiles), emprunte une vieille machine à écrire, commande des rames de papier et crée La Salamandre, un journal mensuel qui parle de la nature. «J’interviewais le pissenlit, la grenouille et l’hirondelle pour savoir comment ils allaient», se souvient-il. Il le tire à 20 exemplaires, qu’il vend à l’école et aux proches. Le journaliste animalier Pierre Lang, «mon idole de l’époque», vient le filmer chez lui et le gamin connaît un début de notoriété. Il choisit biologie lorsqu’il entre à l’Uni de Neuchâtel et durant ses cinq années d’études parvient à sortir La Salamandre tous les deux mois. Puis se pose cette question: est-ce un hobby ou mon futur métier? Il saisit l’option profession, engage ses deux premiers collègues et le nombre d’abonnés atteint vite les 9000.

La Salamandre, c’est aujourd’hui 35 ans d’existence, une équipe de 19 personnes, trois revues, 65 000 abonnés, 15 livres publiés tous les ans, un festival en octobre à Morges qui attire 10 000 personnes. Une maison d’édition indépendante des kiosques, de la pub et des grands groupes de presse. Un numéro spécial vient de sortir, qui met à l’honneur son animal totémique, sa chère salamandre, symbole de la biodiversité menacée. «Des pans de notre biodiversité s’effondrent et le respect de la planète ne semble toujours pas en tête des agendas de tous les pays», déplore Julien Perrot. On lui parle alors de la jeune génération plus sensible à la question environnementale, qui a appris le tri des déchets, qui gaspille moins. «D’accord, mais ce sont les décideurs, les 40, 50 et 60 ans, qu’il faut sensibiliser; parce qu’il y a urgence, il faut agir maintenant», argue-t-il. Il y a eu récemment cette alerte du WWF, ces populations de vertébrés sauvages qui ont fondu de 60% entre 1970 et 2914. Né en 1972, Julien dit qu’il a assisté au dépeuplement de plus de la moitié de la vie sur Terre. L’hirondelle a vu ses populations fondre de moitié en vingt ans, la rainette verte idem, le bruant ortolan (petit oiseau) vient de disparaître en Suisse, l’alouette des champs a perdu 30% de ses effectifs en vingt ans.

Youtubeur

Julien a eu la bonne idée de présenter dans L’Illustré (du 7 novembre) 35 gestes simples citoyens, «pour déjouer le défaitisme». Comme ne plus utiliser de pesticides ni d’engrais de synthèse, limiter les éclairages nocturnes pour ne pas perturber la faune nocturne, réduire la consommation de viande, acheter des fruits et légumes de saison, laisser un coin de son jardin en herbe haute pour les fleurs et les papillons, installer des nichoirs à hirondelles, martinets, chauves-souris, etc. Homme de son époque, il est devenu Youtubeur (laminutenature.net), des courts métrages qui montrent les choses de la vie au-dehors. En hiver, il aime passer la nuit dans la nature, camouflé, pour filmer les animaux. 40 000 vues par semaine, 3 millions depuis 2016. A la rédaction de La Salamandre, il a mis du temps à se sentir à l’aise comme patron, «parce que plutôt que commander, je préfère rêver».

La Salamandre est en train d’adopter une structure horizontale, avec une distribution d’une part de l’autorité à chacun. C’est l’holacratie, une nouvelle façon de s’organiser venue d’Amérique qui privilégie l’intelligence collective. «Moi, je suis avant tout ambassadeur et porte-parole, et ça me va», sourit-il. Quant au statut, la forme Sàrl à but non lucratif a semblé la solution idéale, une entreprise au service d’un idéal. Après avoir subi les mêmes péripéties que la plupart des médias – des licenciements en 2013, une situation financière difficile –, La Salamandre  a trouvé sa stabilité. «On ne roule pas sur l’or, mais nous ne licencions pas, contrairement à certains groupes de presse.» Bonne nouvelle: l’autre samedi, sa fille cadette a pu, elle aussi, voir la salamandre, «ce qui fut une initiation magique et magnifique».


Profil

1972: Naissance à Genève.

1983: Premier numéro de «La Salamandre».

2006, 2009, 2014: Naissance de ses trois enfants.

2014: Nommé docteur honoris causa par l’Université de Fribourg.

2018: «La Salamandre» a 35 ans.

Ajout du 17 décembre 2018: nous avons ajouté une référence aux années difficiles de La Salamandre en fin de texte


Nos portraits: pendant quelques mois, les portraits du «Temps» sont consacrés aux personnalités qui seront distinguées lors de l’édition 2019 du Forum des 100. Rendez-vous le 9 mai 2019.